Assis
sur un rocher, le regard mélancolique, l’homme regarde pensivement la vue qui
se porte à son horizon. De dos, le torse nu sous le soleil austral, il écoute
cette douce mélodie proposée par quelques oiseaux venus s’échouer sur ses
côtes, dans la mire de ses jumelles. Fasciné, il les observe : bécasseaux
maubèches, chevaliers aboyeurs solitaires, chevaliers sylvains des Balkans,
courlis de Sibérie, courlis corlieux, pluviers argentés, et encore bécassines
du Japon, martinets de Sibérie. Il les identifie tous, il les croque, il les
inscrit dans son calepin, un travail de patience et de silence. D’ailleurs,
l’amour n’est que patience et silence. Il semble leur parler avec douceur,
d’une voix faible teintée de tristesse et d’abandon, l’homme qui murmurait aux
oreilles des oiseaux, fasciné par cette huppe fasciée venue se poser devant le
silence de sa vie.
« La
dernière fois qu'il était venu ici, il y avait des paysans dans les champs. A
présent, la zone derrière les lignes était entièrement dévastée. La terre y
était un vaste étal de chiffonnier, jonchée des restes épars des deux camps :
des éclats d'obus et des obus entiers de toute taille, dangereusement intacts,
de vieux sacs de sable piétinés et enfoncés dans la boue, une boucle avec sa
longueur de sangle, le fer d'un outil de fortification, des photographies
écorchés, des cartes à jouer, des paquets de cigarettes, des pages de romans à
quatre sous et des dépliants imprimés en anglais, allemand, français, des
débris de papier d'emballage, des fourchettes et des cuillères tordues, des
lambeaux d'étoffe dépareillés qui auraient pu être vert-de-gris, bleu horizon
ou kaki - il n'était plus possible de les distinguer ; des bidons fracassés,
des timbales cabossés, et partout des fragments d'humanité adhérant encore au
bois, au métal, au tissu, ou flottant dans l'écume verte des trous d'obus, ou
vomis de la gueule des rats. Ils se frayèrent un chemin à travers tout ça. Une
fois encore, ils creusèrent. »