jeudi 11 octobre 2018

Cerf Vidé

Onze ans, c’est l’âge pour tuer un cerf. Mettre sa veste de camouflage, quelques bières dans le sac à dos, un fusil bien huilé, casquette avec visière pour ne pas être ébloui par le soleil californien et s’aventurer en pleine forêt, dormir sur place à même le sol sur un couchage de bric et de broc et surtout d’épines de pin. Cela a tout du portrait initiatique d’un père avec son fils. Le grand-père accompagne, l’oncle aussi, comme une réunion familiale et masculine, un pacte de sang à la vie à la mort. Sentir et respirer les odeurs champêtres, un sentiment de bien-être qui se dégage de mon roman étiqueté nature-writing. Pas de grizzli à s’attendre, juste des champignons, des corbeaux et peut-être quelques heures à attendre que le cerf passe devant mon viseur. Juste un cervidé.

« Je m'agenouillai devant le cerf, devant les hommes, je portai le foie cru à ma bouche. Encore tiède quand je mordis dedans, aucune résistance, rien qu'une bouillie chaude au goût de sang. Je sentis un haut-le-coeur mais le retins, je mâchai et j'avalai, je mordis à nouveau et je pensai au mort, je m'imaginais manger son foie et je sentis la bile monter, ma poitrine et ma gorge se convulser, mais je tins bon et j'avalai encore, et je pouvais percevoir le goût des entrailles de chaque homme et de chaque bête, je pouvais percevoir au goût que nous étions faits des mêmes éléments oubliés et plus anciens que la mémoire, à l'époque où les premières créatures avaient rampé hors de la soupe primordiale. Un goût d'eau de mer et de placenta dans ma bouche, un rappel d'où nous venions tous. »

Cela pourrait faire un excellent roman initiatique, transmission générationnelle d’un père à un fils. Apprendre à manier une batte de base-ball ou un fusil de chasse, le cérémonial est presque le même. L’intensité aussi et ce plaisir de partager quelque chose avec son fils, et de le voir grandir dans le monde « adulte ». Pourtant, les conséquences peuvent être « assez » différentes.


David Vann s’éloigne de son Alaska, pour une région plus chaude, plus étouffante même. L’histoire est toujours aussi sombre, et reste fascinante. Les méandres de l’esprit humain se fourvoient dans la noirceur de la vie. Et de la mort. A quoi tient la vie ? A une lunette de visée et un tir de précision, probablement. Mais aussi, l’après-acte, l’après-drame. Comment le gérer ? Comment assumer un lourd secret… enfoui dans une nature que l’auteur décrit avec ravissement, les couleurs, les ombres et les lumières, les senteurs… De la lumière d’un roman de pur nature-writing à la noirceur de l’âme humaine.

« La roche au-dessus avait été maculée, toute entière, une bande longue de trois mètres. Je comprenais qu’il s’agissait d’un homme, mais, ce qui me venait véritablement à l’esprit, c’était à quel point le tir avait été excellent. Un tir parfait, à plus de deux cent mètres, avec une arme trop grande pour moi, une arme difficile à maintenir fermement. Si ç’avait été un cerf, tout le monde afficherait un sourire. Il y aurait des hurlements de joie et le cri de guerre aigu qua nous lâchions uniquement quand le cerf venait d’être abattu. Nous ne serions pas si étrangement silencieux. Avec mon couteau Buck, je lui ouvrirais la panse, j’en sortirais les entrailles et je mangerais le cœur et le foie, et tout cela serait perçu comme une bonne chose. Et si l’on ne nous avait jamais enseigné qu’il était mal de tuer un homme ? »


« Goat Mountain », David Vann.



2 commentaires:

  1. Je voulais le lire à sa sortie et puis...et puis le temps a passé...
    Beau billet Bison Pochetron !

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    1. Moi ? Je ne bois que du sang chaud sorti des entrailles de la Bête... Mais ne t'inquiète pas, je n'irais pas jusqu'à pénétrer dans la profondeur et l'intimité de tes entrailles de batracien... pas sûr que le sang d'une grenouille des marécages suffise à étancher ma soif..

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