mardi 11 décembre 2018

Les Escales de Nad' et du Bison : New-York

Lieu : New-York
Lever du soleil : 7h08  | Coucher du soleil : 16h28
Décalage horaire : - 5h
Météo : -1° ressentie -1°. Beau temps. Peu nuageux.
Latitude : 40.712784 | Longitude : -74.005941
Musique : John Zorn, Lou Reed, Laurie Anderson
Un Verre au Comptoir : Jack Daniel's, sans glace



 


Cette chère ville de New York sale et envoûtante, la capitale des visages, la Babel horizontale des langues humaines.

Onze heures du soir, les néons clignotent sous une lune voilée. Des hôtels bon marché, des restaurants chinois qui ne semblent jamais fermés, des tripots de mauvais augures. En rouge flash, s'illumine devant moi le « Moon Palace », palais de mes rêveries d'antan. Brooklyn Avenue s'allonge comme l'ombre des putes sur le macadam chauffé par cet été indien, je promène mon regard perdu dans cet univers bouillonnant, guidé par « La musique du hasard » un livre en poche, un pavé aussi lourd qu'une caisse pleine de Bud même pas light. Le poids des mots pèse sur ma conscience, mais le plaisir de la rencontre sera au rendez-vous. J’attends donc Archibald Ferguson à la terrasse d'un café où les serveuses baladent leur cul en rollers en balançant leurs seins dans un chemisier dont l'attachement au dernier bouton défie toutes les lois de la physique, sublime époque, la déchéance du rock et le déhanché des serveuses. Mais quel Archie vais-je rencontrer ce soir ?

Ferguson ouvrit le livre, le feuilleta quelques instants et tomba sur cette phrase, page 96 : "Le monde est foisonnant : tout peut arriver."


Moon Palace, aux petites heures du matin. Trop de whisky, surdose d’amphétamines qui me coule dans les veines. Fuck ! J’suis sur un méchant bad trip. Je n’arrive même plus à savoir si les néons clignotent sous la Blue Moon ou dans ma tête. Tempête de son et d’images, d’amour et de jazz. Parlant jazz, ça me rappelle un certain tavernier de la rue St-Antoine, Rufus le grand dont j’ai envie d’honorer la mémoire en mettant sur la platine un vinyle de Peterson, Hymn to Freedom... Je m’enfile un dernier verre, pourquoi pas, pour oublier, pour noyer l'ennui. J’ai rendez-vous avec Archie, mais quel Archie vais-je rencontrer ? À moins que ce ne soit Nelson… je n’entends que le poids des mots, Les Mots de Sartre. Où serait-ce ceux de l’amant, « Never come morning… » disait Algren. Années 40, la mère de l’existentialisme vient de débarquer à New York. Dans les bas-fonds de la ville et les planques à junkies, je croise son regard éteint. Beauvoir in love. Quand l’amour est tourmente...
  
Le lien charnel. Les corps cabriolants et les corps alanguis, les corps chauds et les corps bouillants, les fesses, la transpiration, la bite et la chatte, la nuque et les épaules, les doigts qui titillent, les mains et les lèvres, les corps qui se lèchent et toujours et sans cesse les corps qui se regardent au lit comme ailleurs, et non, le visage d'Evie n'était pas beau, on ne pouvait même pas dire qu'il était joli selon les critères en vigueur cette année-là, le nez trop fort, des traits italiens trop anguleux, mais quels yeux quand elle le regardait, de brûlants yeux noirs qui pénétraient en lui, ne cédaient jamais et ne mentaient jamais sur ce qu'elle éprouvait, et le charme de ses deux dents de devant légèrement de travers qui donnait vaguement l'impression qu'elle avait un peu les dents en avant et qui faisait de sa bouche la bouche la plus érotique de toute l'Amérique...

Je n’ai jamais lu Sartre, pourtant la littérature française reste à l’honneur, même dans les tribunes d’un stade au milieu d’une horde de pères se levant en hurlant leur joie à leur progéniture : HOME RUN ! Archie vient à ma rencontre. Ou alors, est-ce Nelson ? Ils sont deux mais n'en font qu'un, ou deux, ou trois ou quatre. Quatre êtres, quatre destins. Mais finalement qu'est-ce que le destin ? Archie va mourir. Probablement au Viêt-Nam, ou plus drôlement écraser par un Westfalia. A moins qu’il me survive... Qui sait dans quel monde d'Archie je (sur)vis ? Rufus me sert une autre bière avec Archie. A moins que cela soit un whisky avec le second Archie. Un Cuba Libre avec le troisième Archie. Je ne sais plus… 4 3 2... il me manque un verre, je sais encore compter. 1… avec le dernier Archie c'est le cocktail de ma vie, l’intraveineuse du plaisir, bière-rhum-whisky. Merci Rufus, tu es un ange. Ou un saint. Je suis sûr, en revanche, d'une chose. Quel que soit l’Archie auquel je fais face, il est toujours amoureux de la même femme, celle qui a une longue paire de jambes couleur caramel, et une crinière brune lapsang souchong, un parfum épicé qui pique mes sens. C'est une évidence, l'amour est au-dessus du destin, quoiqu'elle en pense. Le silence, il s'impose dans la vie d'Archibald, et la mienne. Devant la tristesse du verre vide, ou la solitude du verre esseulé sur le comptoir, je poursuis ma vie à la rencontre de Nelson. La radio diffuse un match de baseball, les Yankees de New-York. Je sors de la taverne de Rufus sans plus savoir qui je suis, ni dans quelle vie j'erre. Je ne suis sûr que d'une chose : quand je lève la tête, je vois les néons rouges du Moon Palace clignoter, je regarde la lune, blue moon, et personne ne pourra m'empêcher de penser à elle. La seule évidence de ma vie, le roman d’une vie.    

On n'est pas responsable de nos sentiments. De nos actes, oui, mais pas de ce que nous ressentons. 
Au-dessus de ma tête plane une neige floconneuse d’un janvier new-yorkais. Elle s’échappe du ciel et tamise de blanc les néons rouges, Moon Palace, white snow… Une envie soudaine me prend de rendre hommage à l’errance des jours, à sa désinvolture, là où mes pensées vagabondent de rêves en silences, de douceurs en musiques. Je m’attable, me commande un verre. Et je l’observe, tout près de moi, cette femme radieuse, cette femme forte, libre, aimée, songeuse… Sur le papier des jours, elle dépose ses mémoires, les Mémoires d’une jeune fille rangée dont les années en sont venues à hanter les cauchemars. J’éprouve à son égard une compassion sans fin. Je crois deviner dans ses songes une communion d'esprits avec Sartre, quelque part à Paris. À moins que ce ne soit avec Nelson ou Archie. Qu’importe, les âmes finissent toujours par se croiser dans les méandres enfumés du Moon Palace. Le whisky me monte à la tête et je me dis qu’il serait peut-être temps de rentrer rejoindre Rufus. Je me laisse guider par la Lune Bleue des nuits noires. Je pense à la vie, un peu de la mienne, beaucoup de la leur. Les temps ont changés mais les tourments sont les mêmes au creux du regard de ceux qui les portent. Le sel reste sel sur la larme de l’œil. Et l’évasion est salutaire. Simone avait raison, « Le monde réel est un vrai foutoir »… !!!

Tout le monde avait toujours dit à Ferguson que la vie ressemblait à un livre, une histoire qui commence à la page 1 et qui se déroule jusqu'à la mort du héros page 204 ou 926 mais maintenant que l'avenir dont il avait tant rêvé changeait, sa notion du temps changeait aussi.

« 4 3 2 1 », Paul Auster
« Beauvoir in Love », Irène Frain

Pendant que Rufus me sert deux autres verres de Jack Daniel's, deux hommes, une femme, entrent en scène. Un sax' furieux, un violon étrange et un synthé… La musique me met en transe. A moins que ce soit Jack... A moins que ce soit Paul... 



ce qu'il y avait de mieux quand on écoutait de la musique avec Anne-Marie, c'était d'observer son visage, de regarder ses yeux, de regarder sa bouche tandis que des larmes pointaient et que des sourires s'esquissaient, de voir comme elle ressentait fortement les résonances émotionnelles de chaque morceau, car contrairement à Ferguson elle avait pratiqué la musique depuis sa plus tendre enfance, elle jouait bien du piano et avait une très belle voix de soprano, si belle qu'elle brisa le vœu qu'elle avait fait de ne participer à aucune activité du lycée et qu'elle s'inscrivit à la chorale vers le milieu du premier semestre, et c'était peut-être là le lien le plus fort entre eux, le besoin de musique qui leur traversait le corps et qui, à cette étape de leur vie, n'était pas différent de trouver un moyen d'exister au monde.

Les Escales, 
un trip littéraire composé à 4 majeurs,
amarrée des mots et de la poussière.

Prochaine escale : Irlande

11 commentaires:

  1. « On n'est pas responsable de nos sentiments. De nos actes, oui, mais pas de ce que nous ressentons. »
    Quand une petite phrase résume toute une vie ... la mienne ...

    Un putain de joli billet ... Bravo à vous deux !

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    1. moi, j'y suis pour rien... toutes les plus belles phrases sont de Paul ou de Nad'. Moi je me contente de boire le whisky et de passer une musique douce...

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  2. Très joli billet évocateur et philosophique !
    J'en ai encore à lire de Paul Auster (que deux à mon actif).
    New-York, mon fils va y passer Noël !! Là, pour nous autres qui resteront ici, ça paraît tout d'un coup plus "fade"..........

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    1. New-York, j'y suis allé qu'en livres. Mais pas sûr que j'ai envie de m'y trouver. Trop de monde, trop de bruits, trop... Je préfère les grands espaces vides, ou même les petits d'ailleurs. La vue d'une colline me suffit... ou d'une plaine sans fin, toute poussiéreuse ou perdue dans le brouillard.

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    2. pour le brouillard, t'es bien servi !!!! ;-)

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    1. Il faut bien ça pour se procurer un peu de plaisir de ces putains de vie...

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    2. 4 majeurs, rien de moins... ^^

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  4. Rufus, un ange et un saint. À moins que ce ne soit Paul ou Simone... ou J-P (Jean-Paul)... ou Archie? À mon avis y'en a aucun qui est saint là-d'dans, c'est sans doute pour ça que c'est si bon de les entendre parler, juste du vrai monde comme on les aime.
    Tabarnak! J'me demande même si ce mot a été craché de la bouche de Rufus une fois dans sa vie. Car sinon c'est pas un vrai et j'en perds toutes mes rêves...
    Prochaine escale j'serai en décalage horaire, pour toi y'aura qu'une petite heure... c'est pas une raison pour commencer à boire ta frette avant moé !!!! :P
    Et svp, n'oublies pas la dernière goutte...
    Merci du voyage, on en a viré des bonnes chez Rufus quand même !

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    1. "tous" mes rêves, crisse!!! :P

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    2. La frette n'attend pas... Quand elle est à la bonne température, faut la boire. Quitte à en boire deux en attendant... De toute façon, Rufus, cet ange ou ce saint, sera encore là pour me resservir, un comptoir de Guinness s'il le faut. Jusqu'à la dernière goutte, la meilleure ou la plus triste...

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