vendredi 30 décembre 2022

les Quatre Saisons de Vivaldisson

"J'aime bien m'allonger sur la banquette, dans le coin du salon, quand la pluie tambourine sur le toit et que j'étale sur moi la couverture en laine à carreaux. Parfois je contemple les ruisselets de pluie sur les vitres avant de fermer les yeux pour écouter. La pluie résonne différemment selon les régions. Celle d'ici est bien différente des trombes d'eau de l'est du pays. C'est comme le même air dans une tout autre orchestration."
 
Au bord de la mer.
Le vent, des larmes tombent du ciel, une pluie glaciale.
Des maisons noires, des flocons blancs.
Un soleil, éphémère.
Quatre saisons qui s’enchaînent, et un homme qui écoute Vivaldi, qui écoute le vent et la mer, qui écoute le silence de sa vie.
 
Il est assis, face à une table en bois rustique, une machine à écrire Olivetti posée dessus. Face à la mer et au vent, il laisse court à son imagination. Ses pensées aussi fugaces que l'espace dans sa maison dépouillée. Une maison au toit noir, aussi noire que le goudron une nuit sans lune. Une feuille blanche sur la machine, aussi blanche que la neige qui tombe en flocons d'hiver. Un hiver qui commence tôt, aussi tôt que la nuit dans la journée. Il cherche l'inspiration, le coup de la panne on dirait. Qu'est-ce qu'un écrivain a à raconter ? Ses nuits... Ses jours... Ses pensées.
 
"Le phare jette des étincelles la nuit quand je me réveille pour aller boire de l'eau. C'est un rayon rougeâtre qui jaillit au-dessus de la mer telle une langue de serpent." 
 
 
Il allume la radio : On y parle de Ben Laden, de Fukushima, de Syrie. Encore un massacre au Texas. Dehors le blizzard, il ferme les volets, et écoute les quatre saisons de Vivaldi. Printemps, été, automne, hiver. Autant de feuilles qui s'ouvrent, s'envolent, tombent, se fanent et se meurent. Sur sa table, quelques feuilles aussi s'envolent et s'entassent. Est-ce le début d'un roman. Il ne sait pas encore. Il repense à ce concerto n°1 de Chostakovitch qu'écoutait son père jusqu'à ce que sa bouteille soit vide. Il ouvre la fenêtre, laisse pénétrer la fraîcheur comme on laisse entrer l'inspiration. Il plonge son regard dans l'infini de la mer, bleue foncée presque noire. Pas un bruit, pas un son, juste la musique de la pluie, des notes qui tapissent ce champ visuel vert d'une fin d'automne. Avant d'entendre le feutre de la neige, les sons oppressants du vide et de la solitude. Un autre concerto.

"La douce brise du soir et le grondement lent de la mer font l'effet d'un duo pour orgue et violoncelle. En fait, on n'aurait pas besoin d'autre musique."
 
L'encre du ruban de l'Olivetti manque de force. Bientôt les lettres ne seront que taches blanches sur feuille blanche. C'est peut-être ça, l’inspiration. Un courant d'air enveloppé de neige qui se couche sur sa feuille posée sur sa table pendant que lui se couche sur son lit à la lueur d'une bougie dont la flamme ressemble à l'âme d'une étoile. Il aurait dû être marin plutôt qu'écrivain. Se dit-il. Sombres pensées, s'imagine-t-il, sombrant dans le tréfonds de l'océan.  

"Je m'endors à la lumière du salon pour me réveiller au milieu de la nuit. Tout est silencieux, sauf le murmure régulier de la mer.
Aucun vent ne gémit au coin de la maison. Une obscurité dense est collée aux fenêtres. Celle du salon reflète la clarté de la lampe."
 
Il retourne au café du village, avant qu'il ferme pour les six prochains mois, pendant le plus dur de la saison. Dans ce village loin de Reykjavik, les gens ne restent pas toute l'année. Seuls les écrivains en mal d'inspiration restent péniblement - ou tristement. La serveuse lui sert une bière. Elle est froide, la bière, la serveuse. Elle n'a pas aimé son premier livre. L'a-t-elle seulement fini. Pourtant, il doit être le seul auteur qui est entré ici. Il boit sa bière en silence, avant de remonter sur les hauteurs, en même temps que les brebis. 
 
"Je passe devant le café en descendant sur la grève. Le soleil d'hiver fait luire les volets peints en brun. Rien de plus triste qu'un café fermé."
 
Reste au café un pauvre type assis à la table du fond, il boit sa bière, lui aussi seul. Il n'est pas écrivain, il est juste lecteur d'auteurs islandais qui sonnent comme Eliasson ou Vivaldisson. Aujourd'hui et pour deux nuits, il lit un grand roman, une poésie nordique, il est accaparé par la beauté de la mer, par la magie du blizzard, par les maux de ce nouvel écrivain. Ces mots venus du froid, qu'il en oublie la tempête dehors, les marins qui ne reviendront plus, la lune bleue qui a disparu même lorsqu'il pose son regard sans âme à travers la fenêtre du sud.   

"C'est le soir, temps calme et froid glacial. Je me tiens à la porte ouverte, les yeux levés sur le ciel nocturne. La lune se reflète sur la mer lisse et les étoiles scintillent autour d'elle. J'ai un verre de bière à la main et le lève à la lune, comme ça..."
 
"La Fenêtre du Sud", Gyrdir Eliasson.
Traduction : Catherine Eyjolfsson.



 
"Il pleut et je lis, allongé sous la couverture à carreaux de la banquette du salon. Je donne momentanément congé à Thomas Mann pour parcourir un roman de Yukio Mishima que j'ai lu il y a longtemps et que je relis pour la simple raison que le livre était là, dans une armoire. Il s'agit du Marin rejeté par la mer. Je l'ai lu pour la première fois quand j'étais adolescent, puis j'ai vu le film avec Kris Kristofferson. Le film et le livre se sont emparés de moi pour ne plus me lâcher. Je relis le texte maintenant avec de tout autres yeux. C'est comme si j'avais subi un changement de globes oculaires, mais l'histoire me saisit pourtant à nouveau. La pluie qui ruisselle le long de la vitre est presque la reproduction de celle qui inonde les carreaux japonais du roman. Ma pensée va vers le matelot à la salopette bleue maculée de cambouis qui m'a emmené faire un tour en mer. Si mon soupçon se confirme, la mer ne l'aura pas rejeté. "

2 commentaires:

  1. C'est l'auteur qui a aussi écrit "Requiem", non ? Je ne l'ai pas encore lu, mais c'est prévu, et j'ai cru comprendre qu'il y a un lien entre les 2 romans..
    ... je viens de vérifier : Requiem est le dernier volet d'un triptyque précédé de "Au bord de la Sandá" et de celui-là. Ils peuvent visiblement se lire séparément, mais je ne comprends toute de même pas pourquoi je me suis d'abord procuré le 3e volet... (peut-être parce que je suis tombée dessus d'occasion ?!).

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    1. Effectivement, c'est le même type qui a fait Au bord de la Sanda et Requiem. J'ignorais par contre que ça faisait partie d'une "trilogie". Comme je ne m'en suis pas aperçu, il ne doit y avoir aucun inconvénient à les lire dans le désordre... Encore que, si je lis les trois, j'aurais peut-être une opinion différente. CAR je vais lire les DEUX autres, dès que je les aurais trouvé dans ma besace et rangé dans ma bibliothèque à côté de la fenêtre du sud, ce dernier pour moi étant exceptionnel, et je n'hésite pas à le dire mon coup de cœur 2022...

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