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lundi 26 août 2024

Le Cas K


Avec le temps, il était temps, tant d'envie, tant d'attente, que je plonge dans les eaux troubles de Dino Buzzati, que je réfléchisse à la profondeur philosophique du cas K. Tant apprécié, certains lecteurs-folkeurs firent de ce K leur livre de chevet (ne vous retournez pas, ils se reconnaîtront aisément, généralement ils portent un verre à la main et la mélancolie d'une guitare dans l'autre). D'autres lecteurs-écrivaquiers (et souvent ce sont les mêmes que les précédents) ont le désert qui leur colle à la peau, et font de ce K, un K intéressant, voir passionnant, mais triste. Oui quand on parle de Buzzati, on se sent obligé d'évoquer, ne serait-ce que l'instant d'une micro-seconde son autre monument.

J'ai donc eu enfin - et c'est peu dire - le courage moi-aussi de prendre en pleine main ce K et de m'abreuver de ces quarante-quatre petites histoires comme autant de petits shots de whiskys à peine fumé. Ne sachant pas ce que j'allais y trouver avant, mis à part quelques effleurements fantastiques, ce sont donc les yeux fermés que je pénétra l'antre de la pensée de l'auteur. Et qui ai-je donc rencontré au fond de cet abîme littéraire, en plus de ce monstre marin qui donna les lettres de noblesse à ce recueil ?...
 

mercredi 8 novembre 2023

Chroniques Osages

1921, Oklahoma. Déplacés puis parqués dans ce désert de poussière, la nouvelle terre d'accueil des Indiens Osages. Mais sous cette poussière, reposent d'immenses nappes de pétrole, faisant des Osages le peuple le plus riche du monde. De quoi attiser certaines convoitises, si tuer quelqu'un pour son pognon s'apparente à de la convoitise. Car, mystérieusement, alors que la population Osage vit dans l'opulence, son taux de mortalité est bien supérieur à la population américaine, dite blanche dans le coin de ce pays.

"Heure après heure, kilomètre après kilomètre, elle vacilla d'arrière en avant dans la charrette, traversant des paysages sauvages et déserts. La lumière finit par baisser et Mollie et le cocher durent s'arrêter pour dresser un bivouac. Lorsque le soleil disparut derrière la Prairie, le ciel devint rouge, puis noir, l'épaisseur de la nuit n'était diluée que par la lune et les étoiles desquelles les Osages pensaient que leurs clans étaient descendus. Mollie était devenue une Voyageuse de la brume. Elle se sentit cernée par les forces de la nuit que l'on entendait mais ne pouvait voir : les glapissements des coyotes, les hurlements des loups et le hululement des hiboux, dont on disait qu'ils étaient porteurs d'un esprit démoniaque."
 

mardi 5 octobre 2021

Noces de Sable

"J'étais employé dans un pressing. Le métier de Français paumé chez les ploucs US ne nourrissant pas son homme, j'avais décidé de faire confiance à l'intelligence de ma main. Mes potes se résumaient à des compagnons de picole. Nos discussions tournaient autour de la bibine, les artistes que j'aimais étaient alcoolos, et mon cinéaste préféré était Cassavetes... J'adorais... C'était triste. C'était désabusé. Et puis Gena Rowlands sa tapait du whisky à gogo, et ça, c'était classe."  
 
A bord d'une Chevrolet Impala 1971 d'un rouge mécanique, je décapote, une vieille cassette des Stones, Let It Bleed, dans les haut-parleurs crachotant. Les cheveux au vent, du moins ce qu'il m'en reste, je file au Sud, Sandpiper Bay, Floride. J'aurais voulu emmener Emma aux Seychelles, pour une nuit de noce d'anthologie à baiser et boire du rhum avec Emma. Finalement, en tant qu'employé moyen dans un pressing moyen tenu par les Kurosawa, je me retrouve dans ce bungalow bon marché, il n'y a pas de pingouins mais un pélican qui se prénomme JFK. Dès fois, on a envie de lui mettre une balle, à cet avatar à plumes de Club Med. C'est la réflexion que je me fais lorsque le soleil se couche et que je bois ma quatrième bière, sous le regard tristement bleu de la lune.  

Les histoires d'amour finissent... en général... La mienne n'a pas survécu au lendemain de mon mariage. Emma partie, envolée, le pélican à mes pieds. Moi, je suis resté à errer dans le sable comme ce Teuton qui tourne en rond depuis des heures, des jours, des mois, sa femme est partie aussi. La lagune de Floride semble avoir ce pouvoir magnétique sur les couples - ou les suicidés. Fraiches Lagunitas me voilà. Je prends une bière dans la glacière, note que ça rime lors j'en prends une seconde, bière dans la glacière, bienvenue dans ma galère. Le soleil se couche à nouveau, la lune garde sa lueur bleutée pour d'autres cieux que le mien, alors je me prends une nouvelle bière. 
 
"Du coup, le midi, c'était bière. Le soir, c'était bière, et le week-end, c'était bière. Parfois gin."

mardi 2 février 2021

Le Vagabond Romantique


Petit traité sur l’immensité du monde. Tout est énoncé dans le titre. Ou presque. Le voyageur face à l’immensité des terres doit effectivement se sentir tout petit, une poussière. Je me sens d’ailleurs poussière, prêt à m’envoler dans ces lointaines contrées, à travers ces plaines désertiques, aux confins des steppes silencieuses là où seul le vent chante ses mélopées comme une ritournelle sans fin, ou comme un ivrogne un soir de pleine lune.

Perdu dans l’immensité du monde, l’esprit divague, des vagues de pensées qui submergent ton subconscient tel un tsunami dévastateur sur une terre vide. Il faut avoir un putain de courage pour affronter son esprit, seul dans une tempête de poussières ou de neige. Avec pour seuls compagnes, quelques bouteilles de vodka dans son barda, l’errance sans but, voilà de quoi réhabiliter le vagabond romantique. Surtout quand la bouteille est vide… 

« J’ai vite compris qu’à trop divaguer sur les cartes on risquait la déception. Car le voyageur, une fois l’esprit encombré de mythes, ne partira pas pour découvrir des royaumes inconnus mais pour vérifier si ceux-ci ressemblent à son rêve. Et lorsqu’il parviendra devant la muraille de Samarcande avec le crâne farci de descriptions antiques et la certitude que se dévoileront dans l’horizon des coupoles turquoise et lustrées surnageant comme des îles d’un voile de poussière levé par le pas des caravanes, il se trouvera fort déçu d’avoir à traverser une banlieue industrielle. Neuf ans après l’effondrement de l’URSS, je suis moi-même un jour tombé de mon rêve et la chute sur le pavé du réel fut douloureuse. »

dimanche 25 octobre 2020

Pikadon


 Il y a des bruits qu’on souhaite oublier, qu’on ne souhaite même pas nommer, qu’on ne devrait même pas décrire, tant ils nous renvoient vers l’inhumanité de ce monde et vers l’odeur de chairs brûlées. Le Pikadon. D’ailleurs, d’où vient ce nom qui prêterait presque à sourire de mon point de vue occidental et qui ferait plus penser à une version peluchée d’un manga plutôt qu’au souffle d’une bombe déposée – larguée - sur les collines de Nagasaki, un 9 août 1945. Alors, je sors mon encyclopédie numérique : « Pika » signifie étincelle, lueur ou éclat soudain de lumière. D’une beauté poétique, en somme, c’est comme une aurore boréale sous des latitudes nippones. « Don » lui pourrait se traduire par un gros boum !, une genre de déflagration. Associés ensemble, ces deux mots marquent surtout la défaite de l’humanité.

 

« J’eus l’impression que le cœur du monde venait d’exploser. Certains allaient le décrire par la suite comme un bang mais il ressemblait plus au fracas d’une porte se rabattant violemment sur ses gonds ou à la collision de plein fouet d’un camion-citerne et d’une voiture. Il n’existe pas de mot pour ce que nous avons entendu ce jour-là. Il ne doit jamais y en avoir. Donner un nom à ce son risquerait de signifier qu’il pourrait se reproduire. Quel terme serait à même de capturer les rugissements de tous les orages jamais entendus, tous les volcans, tsunamis et avalanches jamais vus en train de déchirer la terre et d’engloutir toutes les villes sous les flammes, les vagues, les vents ? Ne trouvez jamais les termes adéquats capables de décrire une telle horreur de bruit ni le silence qui s’était suivi. »

 

dimanche 26 janvier 2020

HP. Ignition


Un banc sous un arbre, quelques pigeons s’y sont abandonnés. Une note de silence, la musique de ma vie. Je m’assois. Quelques oiseaux fredonnent leurs ébats envolés. Seul. Mon regard se pose sur cette grande bâtisse qui se dresse devant moi, à l’ombre du soleil. D’un autre âge, austère malgré son nom fleuri, j’ai la triste impression de me retrouver face à une prison sans barreaux. Les Primevères, HP. Ignition.

« Je refusais de manger. Ils ont fini par me poser une sonde afin de m’alimenter. Chaque soir, avant d’aller me coucher, un infirmier fait rentrer le tube par mes narines. Deux poches de liquide opaque me nourrissent. Le tube remplit mon estomac. Je ne connais pas son goût, j’imagine un lait concentré chimique saveur protéines, glucides, lipides, vitamines. Vers quatre heures du matin, un infirmier vient me changer les poches. Deux litres par nuit. Gavée, comme une oie. J’attends l’abattoir. Mon corps rejette le liquide, il a compris. Il goûte : oppression, soumission, détention, gavage, remplissage. Il dégoûte. »


mardi 22 janvier 2019

Hollywood, Seine-Saint-Denis

Prendre le RER, le froid t’étripe, le périphérique s’éloigne derrière toi, le paysage se grisaille. Des barres de béton, couleur gris sale, gris sombre, gris pénombre. And the sky is grey, California Dreamin’ mais « C'est pas Hollywood, ici, c'est la Seine-Saint-Denis. » et le 93 n’a rien pour faire rêver, violence dans la rue, drogue à tous les étages, tournantes dans les caves. L’univers est glauque et pesant. Des gyrophares tournoient dans la nuit, des cordons de sécurité étirent un périmètre, la police scientifique se vêt d’une combinaison blanche. Un premier cadavre, un black sans couilles. Mais il reviendra du monde des morts. Un second mort, combustion spontanée de l’âme et de la chair. Étonnante entrée en matière, Coste, un vieux flic qui a fait toutes ses gammes dans cette banlieue, est chargé de l’affaire. Première entrée en matière d’une PJ à suivre sur plusieurs épisodes, comme dans une série télévisée. Normal… Olivier Norek est aussi à l’origine de la sixième saison de la série « Engrenages ». Ce « Code 93 » a les mêmes codes.

 Au milieu de ces sombres histoires de morts et de sauvagerie barbare, je perçois quelques notes de poésie. Certes, il faut bien les chercher, mais la poésie permet de tenir le coup, sous une pluie de coups, coup dur pour les survivants, les autres, les morts jonchent sur une table métallique de la légiste ou s’enterrent dans le carré des inconnu(e)s sans nom connu. « Faire l’amour, c’est offrir son corps et son esprit. » Voilà une phrase qui me parle mais qui veut de mon esprit ? Coste voit un de ses fidèles lieutenants quittés les lieux, trop pourrissants pour vivre décemment. Une nouvelle venue, un peu de féminité dans l’équipe ne va pas nuire à l’histoire. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, le passé a ses cadavres qui vont resurgir de dossiers enterrés ou oubliés.   


jeudi 25 mai 2017

Le Silence des Loups

Souvent j’associe intérieurement musique et littérature. Non pas que j’ai besoin de musique pour lire, cela dépend juste du moment, et surtout du lieu. La musique me sert pour m’isoler du reste du monde, afin de pénétrer au mieux dans le livre. Pénétrer quel beau mot, surtout quand le roman est écrit par une femme que je trouve des plus magnifiques. Mais la beauté ne fait pas tout parce qu’en plus, elle sait m’émouvoir avec ses silences et ses notes de musique, un piano aux accents du sud, Aix-en-Provence, la Camargue, le Vercors, les loups. Le roman me faisait un poil peur, poil de loup, poil de bison, une touffe d’émotion. Je n’imaginais pas que la femme pouvait être parfaite, m’émouvoir autant par sa crinière brune et par son interprétation de Beethoven que par la mise en scène de sa biographie, mélangeant souvenirs d’enfance, références musicales et passions animales. Les passions bestiales, ça me cause… Une passion physique, même.

« J’avais le sentiment physique d’être englobée par la musique. »

Choisir un disque. Commencer par Rachmaninov, son premier disque. Contre l’avis de tous, bien entendu. La jeune demoiselle n’en faisait qu’à sa tête. Forte de caractère, sanguine et fougueuse même. La tête dans le mur, mais elle avance toujours, souvent à contre-courant, contre les conseils de ses maitres. Une sacrée personnalité, sûre de ses choix comme quand elle part en Russie faire un concours qui n’est pas encore de son niveau. La Russie, l’autre passion d’Hélène. Bien sûr, il doit y avoir des loups en Sibérie, mais c’est surtout la patrie de Rachmaninov et de Dostoïevski. Parce qu’en plus, elle est cultivée, la petite. Tu permets que je l’appelle la petite, après tout, elle n’est née qu’en 69 – année … - cela dépoussière les vieux croutons d’antan. Parce qu’avant elle, j’avais l’impression que la musique classique était faite pour les vieux. Putain ! Cela veut dire que moi aussi maintenant je suis un vieux – vieux crouton, vieux con, peu importe l’appellation maintenant que j’écoute du classique entre deux vieux disques de vieux de Deep Purple. Et là je me rends compte que mon premier disque classique était un concerto de Deep Purple, ça ne me rajeunit pas… Mais là, je m’égare, revenons à Liszt ou plutôt à Brahms…