Les mots aussi.
Le vin également, la bière un peu tiède, un peu fade.
La pluie ruisselle sur les feuilles, le long de tes cuisses, ploc-ploc lorsqu'elle s'écrase sur l'eau plate du fleuve.
"Enero Rey est debout sur son bateau, les jambes écartées, son corps est massif, imberbe, il a le ventre gonflé, il fixe la surface de l'eau et attend, un revolver à la main. Sur le même bateau, Tilo, le jeune homme, est cambré, l'extrémité de la canne appuyée sur sa hanche, il fait tourner le moulinet, tire sur le fil : c'est un cordeau de lumière contre le soleil qui décline. Negro, la cinquantaine, comme Enero, n'est pas sur le bateau mais dans le fleuve même, l'eau lui arrive aux testicules, son corps est également cambré, le soleil et l'effort font rougir son visage, tandis qu'il déroule et enroule le fil, sa canne forme un arc. La petite roue du moulinet tourne, sa respiration est celle d'un asthmatique. Le fleuve est immobile."
Étourdi par cette bière, par ces mots, par ce soleil, les pieds dans l'eau froide, le regard perdu sur le rivage. Les souvenirs refont surface toujours dans ces instants-là, celui ou après avoir bataillé des heures ou une vie à remonter une raie d'une grandeur bestiale, tu t'assois dos à la forêt, par moments hurlante, par d'autres silencieuse, et tu plonges ton âme dans le fleuve, eau sombre et noire.
