Affichage des articles dont le libellé est Dino Saluzzi. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dino Saluzzi. Afficher tous les articles

dimanche 27 février 2022

Le Fleuve Est Plus Noir Que La Nuit


  Le soleil tape, frappe, cogne.
Les mots aussi.
Le vin également, la bière un peu tiède, un peu fade.
La pluie ruisselle sur les feuilles, le long de tes cuisses, ploc-ploc lorsqu'elle s'écrase sur l'eau plate du fleuve. 
 
"Enero Rey est debout sur son bateau, les jambes écartées, son corps est massif, imberbe, il a le ventre gonflé, il fixe la surface de l'eau et attend, un revolver à la main. Sur le même bateau, Tilo, le jeune homme, est cambré, l'extrémité de la canne appuyée sur sa hanche, il fait tourner le moulinet, tire sur le fil : c'est un cordeau de lumière contre le soleil qui décline. Negro, la cinquantaine, comme Enero, n'est pas sur le bateau mais dans le fleuve même, l'eau lui arrive aux testicules, son corps est également cambré, le soleil et l'effort font rougir son visage, tandis qu'il déroule et enroule le fil, sa canne forme un arc. La petite roue du moulinet tourne, sa respiration est celle d'un asthmatique. Le fleuve est immobile."
 
Étourdi par cette bière, par ces mots, par ce soleil, les pieds dans l'eau froide, le regard perdu sur le rivage. Les souvenirs refont surface toujours dans ces instants-là, celui ou après avoir bataillé des heures ou une vie à remonter une raie d'une grandeur bestiale, tu t'assois dos à la forêt, par moments hurlante, par d'autres silencieuse, et tu plonges ton âme dans le fleuve, eau sombre et noire.
 

dimanche 16 décembre 2018

Les Tatous


Une guerre éclair entre l’Argentine et l’Angleterre. Et trop loin de chez nous pour que l’on y soit passionné. Toujours est-il que c’est le premier roman argentin qui croise ma route de lecteur "nu-sous-mon-pancho-comme-un-vrai-argentin-de-la-pampa" et aborde la Guerre des Malouines. D’ailleurs qui cela intéresse les Malouines, surtout en plein mois de mai et juin – durée de la pleine guerre – autour de ces petites îles peuplées de quelques autochtones et autres pingouins de l’hémisphère très-au-sud. De la neige, du froid, du vent. L’air est glacial en cette période, les brebis bêlent - surtout quand elles se font prendre par derrière par des bipèdes - et les tatous creusent.

Ils se nomment ainsi, entre eux, les tatous, comme un hommage à l’animal qui creuse son terrier. Eux ils vivent dans une tranchée, à l’abri du vent, du regard et des bombardements. Ils ont creusé également leur terrier, ceux qui ne veulent plus faire la guerre pour la dictature argentine. D’ailleurs, elle va bientôt se terminer cette guerre, et puis faut pas pousser non plus, dans un mois la coupe du monde va avoir lieu, l’Argentine est tenante du titre, restons mesurés dans la démesure politique.

« La peur, la peur c’est pas toujours pareil. La peur change. Il y a peur et peur. La peur de quelque chose – d’une patrouille que tu peux croiser, d’une balle perdue – c’est une chose, mais la peur continue toujours là, qui traîne partout, c’en est une autre. Tu trimballes cette peur, naturelle, constante, tu grimpes péniblement la côte, tu es à bout de souffle, chargé de bidons et de sacs, et une patrouille surgit, et par-dessus la peur que tu trimballes apparaît une autre peur, une peur forte mais toute fine comme un petit clou planté au centre de la blessure… Il y a deux peurs : la peur de quelque chose et la peur de la peur, celle que tu traînes toujours avec toi et dont tu ne pourras jamais te débarrasser à partir du moment où elle s’est installée. »