Affichage des articles dont le libellé est John Coltrane. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est John Coltrane. Afficher tous les articles

samedi 20 janvier 2024

Le Bus pour Montgomery


 Prenez une profonde inspiration, soufflez, et suivez ma voix… Désormais vous êtes noir, un noir de l’Alabama dans les années 1950. Vous pourriez jouer de la trompette ou du saxophone, dans un club de jazz. Non à la place, vous êtes dans un bus à Montgomery, dans ce qu’on appelle encore la Cotton Belt, et vous n’êtes pas à votre place. Parce que cette place elle est pour ce blanc qui veut s’asseoir et qui attend debout que vous leviez votre cul sale de ce siège, sale nègre, parce qu’il est hors de question qu’un blanc reste debout dans ce bus, sale pute noire. D’ailleurs le chauffeur vous regarde du mauvais regard à travers le rétroviseur, lui aussi attend prêt à soulever son bras du levier de vitesse pour attraper sa winchester, comme dans un bon vieux western. Tout le monde attend. Jusqu’à ce qu’on fasse intervenir la police pour vous embarquer. Voilà ce qu’est prendre le bus à Montgomery, Alabama, dans les années 1950, lorsque vous êtes noir.  

« Écoutez ma voix et avancez encore. A présent, c’est comme si vous alliez dans le recoin le plus obscur, comme si vous marchiez dans l'endroit le plus reculé que vous puissez imaginer, plus loin que loin, car, désormais, vous êtes noire. Ça n'est pas seulement le féminin de noir, c'est le bout de la travée, c'est l'oppression ultime. Vous êtes une femme, donc moins qu'un homme, et vous êtes noire, donc moins que rien. Qu'y a-t-il après la femme noire ? Personne n'est revenu pour le dire. Dans cette voiture qui roule vers on ne sait où, les policiers insultent Claudette Colvin. Ils la tutoient, bien sûr. Ils disent « sale nègre », bien sûr. Ils disent aussi « sale pute noire », parce que c'est une femme et que c'est ce qu'on dit quand on veut souhaiter le pire à une femme, c'est toujours par là que ça passe, par le sexuel jeté au visage, par le déshonneur. Plus de vertu, plus de morale, plus rien à respecter. « Sale pute noire !» Qu'y a-t-il après la pute noire ? Claudette Colvin n'en sait rien, elle prie en silence pour qu'on ne lui fasse pas toutes ces choses dont elle a entendu parler. Elle est dans la situation la pire qui puisse arriver à une femme noire de l’Alabama, être seule dans une voiture de police. »

mardi 27 juin 2023

Tu seras seule dans la grande nuit

"Me voici courbée sous les coups, mon front criblé de javelots d'angoisse, un naufrage dévale mon élan. L'au-delà chante et chante encore par-delà mes cris d'envol, lourd requiem que martèle la vie à l'orée de mes rêves, à l’embouchure de mes jours. Je remue mon ciel dans la poussière, je bois au fleuve des vertiges."
 
Tu seras seule dans la grande nuit, cette petite voix intérieure qui se répète. 
Tu seras seule sous les étoiles de Port-au-Prince, la ritournelle d’Haïti.
Tu seras seule.

Tête fêlée, une jeune adolescente.
Fleur d’Orange, une mère putain et alcoolique.
Papa, un gangster qui n’en est pas à son premier meurtre.
Silence, une fleur dans cette constellation.
Silence, une beauté, un sourire aux jambes caramélisées.
Silence, une femme qui s’est enfuie et dont Tête fêlée rêve de retrouver.
De l’autre côté du rivage.
De l’autre côté des vagues.
De l’autre côté de l’océan.
De l'autre côté de la nuit.

jeudi 31 mars 2022

Blue Train dans la Nuit


  Gare d’Austerlitz, le billet en poche. Salle de départ aux alentours de 20h et des poussières, direction Briançon, arrivée prévue 7h53 au petit matin. J’imagine déjà la neige voletant sur le quai de gare, comme un salut à mon arrivée. Une nuit, tranquille, au rythme du tchou-tchou nocturne et répétitif, sans trop faire de bruit, du silence pour tourner les pages de mon roman, une petite fiole de whisky embarquée dans la double poche de mon blouson. Philippe Besson sera de ce voyage, Valence le premier arrêt du train, une ville endormie au cœur de la Drôme, un joli coin de silence et de rêves oubliés. Valence, personne sur le quai, je ne descends pas et continue mon périple jusqu’au bout de la nuit. Blue Train.

« Il est 23 heures largement dépassées. La nuit est très profonde et aucune lueur ne vient la contrarier. L’Intercités traverse une France inhabitée, des champs à perte de vue ou des forêts dangereuses. »

Prendre le train de nuit est une expérience, l’occasion de faire des rencontres, de lever les yeux de mon livre, de parler peut-être aux « visiteurs » de mon compartiment. Je prends la couchette du bas, je laisse celle du haut à cette jeune femme brune, au sourire éclatant (un parfum de jasmin ?). Elle me branche Coltrane et Weather Report, elle en connait un rayon, la nana, jazzophile. D’ailleurs, c’est la conversation la plus intéressante que j’ai eu depuis des années, des années cantonnées à commenter le bulletin météorologique de la région. Elle enchaîne sur Bashung, lorsque le halo d’un réverbère fatigué illumine les premiers reliefs du Vercors, là où il est question de sauter à l’élastique et de voler des amphores au fond des criques. La nuit, je mens.

jeudi 2 mai 2019

Parce Que La Nuit


Eté 1967, début et fin d’une vie. Pour la fin, celle de John Coltrane. A Love Supreme sera son testament. Une œuvre qui bousculera tant d’âmes, celle de Patricia en premier, la tienne peut-être, la mienne, une évidence. L’été de la mort de Coltrane fut une ode à la brune, belle et pleine d’épices, à la musique, des références rock au punk et à l’amour, pour un homme son évidence. 1967, un tournant dans cette putain de vie.

« C’était le vendredi 21 juillet, et subitement je me suis heurtée au chagrin d’une époque. John Coltrane, l’homme qui nous adonné A Love Supreme, venait de mourir. Des dizaines de personnes se rassemblaient en face de St. Peter’s Church pour un dernier adieu. Les heures ont passé. Les gens sanglotaient tandis que le cri d’amour d’Albert Ayler réchauffait l’atmosphère. On aurait dit qu’un saint était mort, un saint qui nous avait offert une musique pour guérir l’âme et n’avait pu lui-même être guéri. Parmi tous ces inconnus, j’ai ressenti un immense chagrin pour cet homme que je n’avais pas connu, sinon à travers sa musique. »

Patti Smith, dont sa musique a participé depuis quelques années à ma vie, se livre presque intimement et nous livre un grand roman d’amour et de tristesse, deux sentiments qui vont de pair. Spleen, les mots de Baudelaire sont profondément ancrés dans son âme. Coltrane, Baudelaire, les références, des êtres qui me causent également tant ils sont présents en moi. Elle évoque aussi ses doutes à ses débuts, et d’ailleurs il n’y a de début qu’à cause de l’influence d’un autre poète, dont j’ai aimé me recueillir sur sa tombe, main dans sa main, Jim Morrison, le silence des lieux, son silence, mon silence. « Le silence était complet, à l'exception du bruissement des feuilles d'automne et de la pluie, qui devenait plus drue. Sur la tombe sans inscription s'accumulaient les présents des pèlerins qui m'avaient précédée : fleurs en plastique, mégots de cigarettes, bouteilles de whisky à demi vidées, chapelets cassés et amulettes bizarres. Le graffiti qui veillait sur lui était fait de mots tirés de ses propres chansons, traduits en français : C'est la fin, mon merveilleux ami. This is the end, beautiful friend. »  The End, fin d’une vie au cimetière du Père Lachaise, la tristesse en guise de suite, le retour au silence et à cette putain de vie.

jeudi 21 mars 2019

Un Amour Suprême


Le phrasé fragile, Daniel Darc ne cherche plus le garçon depuis des années. Sorti du taxi, il erre dans les rues, une bouteille de Bailey’s dans la poche de son imper. La pluie coule, le rimmel de la fille du taxi aussi, la seule fille sur Terre (5) qui vaille le coup de pleurer. Bourré cocaïné, et autres drogues comme les remords (1), il chante l’amour avec Bashung, magnifique duo en aparté, Love L.UV. (3) Mais ça ne sert à rien (6) d’être triste, dans un an et un jour (4), j’irai au paradis (2). Une promesse qu’il se fait car la vie est mortelle (8). Serai-je perdu (9) ? Pas autant que D.D. parce que j’aime pas le Bailey’s, moi je suis du genre à mettre une bouteille de whisky dans mon blouson et à te coincer tous les titres de l’album dans ce premier paragraphe. Environ (10), parce que si tu comptes bien il manque la chanson 7, celle qui donne son nom à l’album, du singulier au pluriel, Amour Suprême (7).

mardi 25 décembre 2018

A Love Supreme


« Épilogue : Un an après cette aventure, John Coltrane fut canonisé par le pape sous le nom de Saint Trane. Le premier volet de son œuvre A LOVE SUPREME remplaça le GLORIA dans la messe catholique. »

Prendre un verre de vin, mettre un disque de jazz, ouvrir ce petit livre rouge. La révolution, par le vin, par le jazz, par le communisme. Un beau programme sur une Afrique des années 70, une vision colorée… monochrome en Rouge. Il n’y a que du rouge, même dans la couverture. Les premières nouvelles parlent de cette période où le communisme devient la religion d’état. Avec une verve toute africaine, Emmanuel Dongala s’amuse de ces situations derrière lesquelles se cachent une pointe de cynisme et de désillusion. Sortir de la colonisation blanche pour verser dans la colonisation rouge… avec du vin rouge qui tâche… âpre et écorchant.

« Les gens de Pointe-Noire sont de grands buveurs de bière et de vin rouge importé, ce qui fait qu'à cette heure où commence la nuit, ils envahissent les buvettes comme les insectes nocturnes courent à la lumière, afin d'étancher une soif accumulée toute la journée dans cette ville où il fait particulièrement chaud malgré la présence de la mer. »

Nuit noire, nuit blanche, quatre heures du mat’, la bonne heure pour penser à ma misérable vie, ou l’oublier. Le froid pointe, je ne suis pas à Pointe-Noire malheureusement, les femmes couleur ébène s’immiscent dans mon monde de rêves et de musique, des tambours qui auraient pu être du Bronx mais qui viennent des bidonvilles, et surtout du jazz. Un verre de vin... De palme, c’est toujours mieux qu’un vieux rouge qui râpe la gorge. Je mets un disque sur la platine. Le soleil est couché mais sa lumière reste intense, au fond de mon cœur. La lune se dévoile, éclaire mes ondes, sensuelle, blue moon je l’appelle, et Sun Ra m’illumine.