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lundi 19 février 2024

Une mort à l'argentine


"J'avais promis de t’écrire pour tout te raconter mais depuis des jours je tourne en rond, j’écris et je jette. Une lettre comme celles d'autrefois : j’aime écrire à la main. Il y a si longtemps que je voulais t’écrire, mais impossible de laisser quelque chose qui pourrait tomber entre leurs mains. Les lettres se nouent et forment des mots dans ma tête. Bruissent. J'aime ce chuchotement de la plume sur le papier. Elle le caresse, l’égratigne, fait surgir des mots cachés, prisonniers. Comme ces noms que je comptais sur les doigts de la main gauche : ceux des nôtres, et sur la main droite ceux de nos ennemis. Des noms que je répétais sans cesse, comme une lente litanie, une prière païenne. Je m’en souviens encore et il y aura bientôt vingt-sept ans, depuis ce 16 septembre 1976 où j'ai commencé à les mémoriser. "
 
Une femme noyée est retrouvée sur la plage près de Saint-Nazaire, Médecin sans histoire, et sans passé, la piste la plus évidente est le suicide ? Muriel, une jeune journaliste qui veut faire sa place dans sa nouvelle rédaction régionale, aidée d'un ami et de la vieille voisine de la victime va tenter de percer le mystère de cette mort. Une mort qui n'est pas vraiment un suicide, mais une mort qui ne semble pas trop intéressée les autorités locales, une mort à l'argentine...
En effet, elle semble avoir été jeté d'un avion à la mer, vivante et anesthésiée, ce qui ressemble fort à ces vols de la mort de la dictature argentine...
 

dimanche 15 octobre 2023

Colonia Vela


Colonia Vela est en fête. Loin de Buenos Aires, perdu dans la poussière argentine, ce petit bourg promet une belle distraction, tango et boxe. Le grand Galvan doit faire une représentation à la salle des fêtes, des affiches ont même été collées aux murs de la ville pour annoncer sa venue.
Deux hommes montent sur le ring. Le speaker annonce le combat de l’année entre le vieux Rocha et la légende locale, le vainqueur aura le droit de participer aux prochains championnats du monde, c’est dire l’enjeu colossal.
Finalement Galvan est remplacé ce soir, il doit quitter la ville, ordre des autorités et à la fin des années soixante-dix, mieux vaut pas se frotter à la mitraillette de ces autorités-là.
Il a mis un genou à terre, l’arbitre compte une première fois, un… deux… trois… quatre… ça va ça va je vois encore clair ce ne sont que quelques gouttes de sang passe-moi l’éponge que j’essuie ça surtout ne jette pas l’éponge c’est la dernière chance de ma vie… Le combat reprend les coups cognent, les boxeurs glissent en sueur, encore un peu et ils danseraient le tango. 
Pourtant, l’autre boxeur n’est autre que le colonel de la garnison. Mais ne me fait pas dire que ça pue le combat truqué, c’est pas parce qu’autour du ring il y a des dizaines de militaires mitraillettes au bras, en train de s’abreuver de plusieurs verres de bières…  

« Nous marchions déjà depuis une heure quand je commençai à éprouver un froid intense dans les jambes et un goût amer sur la langue. J'allai jusqu'à un tronc d'arbre et m'y appuyai pour prendre une cigarette. Mingo avait plusieurs mètres d'avance ; la flamme du briquet l'arrêta. Lorsqu’il me rejoignit, je lui donnai une cigarette. De sa poche d'imper, il sortit une bouteille de genièvre et but une gorgée qui me parut interminable ; après, il me la tendit et nous nous assîmes sur le sol humide, adossés au tronc. Nous nous repassâmes la bouteille trois ou quatre fois. Pas très loin, un grillon chanta. Mingo tendit le bras et montra un point dans les buissons. 
« La chance, camarade, dit-il. Vous allez avoir de la chance. » 
Je le regardai lever le coude. Il abaissa la bouteille et me la tendit.
« Le grillon. S’il chante, ça porte chance.
- Ils chantent toujours, c’est tout ce qu’ils savent faire, non ?
- On voit bien que vous êtes de Buenos Aires », dit-il, déçu. »

mardi 18 juin 2019

Poussière d’Argentine


Jujuy,
Janvier 1977.


« L’ombre sent le jasmin. Mais ce n’est pas l’ombre, et ce n’est pas seulement le parfum du jasmin. Il y a une odeur qui lui parvient, fumeuse et âpre, qui ne se mêle pas à l’odeur du jasmin, mais qui l’accompagne, la poursuit, la rattrape, elles vont de pair, se séparent, se rejoignent. Ferroni sait que c’est l’odeur des serpentins pour faire fuir les moustiques. Il voit la spirale avec son œil de lumière, accrochée au support de laiton, il voit la fumée s’étirer paresseusement vers le haut et il comprend que ce n’est pas l’ombre qui sent la fumée, mais bien la nuit, rien que la nuit, la nuit brute et dense de son enfance. »

Il ne rêvait que de ses prochaines vacances au bord de l‘océan, loin de la cohue de Buenos Aires. Les jours approchent, la brise marine, l’air frais. Et puis son chef qui lui demande, ordonne, d’aller au Nord, dans les terres, pour interroger Matilde, dictature oblige. Ferroni est un « interrogateur » hors-pair. Son point de départ, des lettres de correspondance entre Matilde et Maria.


Jujuy. Le Nord, c’est une chaleur étouffante et de la poussière. L’enfer pour ses mocassins cirés. La sueur lui coule dans les yeux, dans le cou, une sueur collante que même un mouchoir blanc n’en vient à bout. Il s’engouffre dans ce bar, commande une bière, regarde ses chaussures, attend sa bière en silence…

vendredi 7 juin 2019

La Ragazza et le Violoncelle

Nuit. Je m’adosse au mur, demi-allongé sur mon lit, un bouquin ouvert. La lune s’est invitée à travers la fenêtre de ma chambre. Elle brille d’une étincelante lueur, elle devient bleue. Une musique se glisse sous la couette, intense et émotionnelle, elle caresse ma peau nue qui frissonne dès les premières notes. Corps sensible toujours prêt à tendre son attention dès qu’une musique joue du va-et-vient avec l’intimité de son être. Un verre de Chianti et c’est Mozart qui joue l’Italie. Un verre de Grimbergen et c’est mon âme qui respire dans la pénombre de cette pièce bercée par la sonorité érotique du violoncelle.

Je l’imagine, elle, brune et parfumée, venue enrober de ses longues jambes à peine caramélisées, l’instrument de sa jouissance, son violoncelle. Dès la première rencontre, le premier regard, elle m’a ému, elle m’a pénétré de son âme entière jouée dans sa musique. Et puis le silence se fait. Je l’écoute encore plus. Troublant, ce silence avant qu’une note reprenne vie à travers la fine cloison de nos vies séparées. Silence.

« Au soleil couchant, le son du violoncelle est monté derrière la cloison. Les ombres s’allongeaient démesurément. La lune s’est levée. La nuit est tombée par la fenêtre. Et lorsque tout s’est tu, il est resté en moi l’écho d’un chant, le frisson d’une caresse, le rêve d’un baiser. »

vendredi 23 mars 2018

Silence Malléen

Peu de monde sur le quai lorsque le train entre en gare de Buenos Aires. La sirène m’appelle, signe de départ, je monte dans un compartiment vide, vieille odeur de cuir et de cigarillos froids. Dans l’espace conjoint au mien, un vieux couple se regarde en silence, dégustant des tasses de maté qu’un thermos encore fumant tient au chaud. Moi, je descends en silence une Quilmes, les yeux qui oscillent de mon bouquin à la fenêtre ouvertes sur la campagne argentine, une lecture à peine perturbée par le ronflement du train.

Pinas et Gerardo sont deux amis d’enfance. Pas dans le genre franche camaraderie, plutôt dans le style de deux personnes qui s’écoutent en silence et discutent de la vie, entre débats et passions. Mais les aléas de la vie font qu’à un moment donné, les chemins s’éloignent, chacun prend un aiguillage différent. Le chef de gare les réunit à nouveau après une dizaine d’années dans la maison bourgeoise de Gerardo, l’occasion de reprendre ces discussions nocturnes, ces ballades dans les champs à échanger quelques mots ou quelques silences.