dimanche 5 août 2018

Macadam Story

La chaleur écrase sa lourdeur sur les corps gisant à même le macadam. Des orages éclatent, trombes d’eau qui fracassent ces mêmes corps. Un froid glacial mord l’inertie de ces êtres vivants ou à demi-mort. Les saisons s’enchaînent, se défilent, avancent, sans retour arrière. Inexorablement, le temps marque l’empreinte de ces milliers de personnes habitués des recoins de rue. En cette journée d’été, je descends en sous-sol respirer l’air nauséabond d’un métro, ligne 13 quais puants, mon livre de poche en poche.

Une jeune fille, peut-être trop intelligente pour son âge, s’adapte à sa vie de collégienne tant bien que mal, restant dans son coin à observer ses camarades, à demi cachée derrière le vieux chêne. Un silence au milieu du brouhaha d’une cour de collège. Avant la sonnerie fatidique Lou se promenait encore du côté de la gare d’Austerlitz, promener son regard sur les autres. Et croiser la mine crasseuse et intrigante de No, Nolwenn. Refermée sur elle-même, à peine plus âgée qu’elle… Et pourtant… une ado dans la rue semble vieillir beaucoup plus vite… No, une sacrée « affaire ».

« Je vois sa lèvre trembler, ça dure à peine une seconde, elle baisse les yeux, je prie dans ma tête de toutes mes forces pour qu’elle ne pleure pas, même si je ne crois pas tous les jours en Dieu, parce que si elle se met à pleurer je m’y mets aussi, et quand je commence ça peut durer des heures, c’est comme un barrage qui cède sous la pression de l’eau, un déluge, une catastrophe naturelle, et pleurer de toute façon ça ne sert à rien. »


vendredi 3 août 2018

It's Raining Again

Si en France, on a des parapluies, même à Cherbourg, en Chine, ils ont des cirés noirs à capuche. C’est moins coloré, cela donne un visuel très uniforme, voir monotone, tout dans la sobriété et la tristesse. Univers sombre mais la pluie perpétuelle qui ne cesse de tomber pendant au moins 1h50 du film (sur 1h57, oui le générique est sobre et sans pluie) apporte une note de mélancolie. La pluie me rend d’ailleurs mélancolique ou agit de telle sur mon esprit fracassé par ces incessantes grosses gouttes d’eau – de quoi même noyer mon verre de saké.  

Après ces quelques considérations purement poético-météorologiques, un cadavre de femme est retrouvé dénudée dans le champ voisinant l’usine locale de fonderie. Puis un second… Les pluies diluviennes lavent les indices, et l’enquête avance aussi lentement qu’un escargot venu prendre son bain de boue, et la quête de Yu…

J’aime la monotonie de l’univers, savoir que tous les jours la pluie s’abat sur toi, à sentir le bison mouillé. J’aime les films qui prennent leur temps pour nous imposer une atmosphère lourde et nous questionner sur le fondement de l’humanité (Pourquoi c’est mouillé ? Ben, parce qu’il pleut).

mercredi 1 août 2018

Le Jardin des Jujubiers

Alléché par l’odeur du Kimchi, je déambule dans les ruelles, étroites et sombres. Sombre et parfumée, cette nuit éclairée par la brillance d’une lune teintée de bleu, je m’engouffre derrière le rideau d’une devanture au nom si poétique : « Le Jardin des Jujubiers ». Plat du jour : soupe de poulet aux jujubes. Une spécialité locale, comme les poils pubiens que l’on retrouve collés sur les baguettes. Après m’être réchauffé le corps, j’ai envie de réchauffer mon âme. La serveuse me propose de la rejoindre dans les petits pavillons d’à-côté. Je sens, je sais, que mon âme va jouir de cette nouvelle intimité. Bienvenue au Jardin des Jujubiers.

Yi-seol Kim, auteure que je découvre avec ce roman mais dont je connaissais déjà le nom puisque toutes les Corréennes s’appellent Kim, peint avec cynisme et crudité la place de la femme dans la société coréenne. Etre une femme et une prostituée semble être une évidence dans l’univers très masculin de la Corée du Sud, et la réalité de ces femmes reste bien sombre pour leur avenir.  

« De nos jours, ne pas avoir de maîtresse pour un homme, c’est un handicap de sixième degré. Ça te dirait d’être la mienne ? »

samedi 28 juillet 2018

L’homme qui fumait sur le Titanic ?

Les étoiles scintillaient encore dans le ciel d’un bleu noir, sombre illuminé par une lune maritime si près du pôle qu’on pourrait la caresser. Des glaçons dans mon verre, on the rocks, sonnent comme une corne de brume par temps de brume. Un énorme glaçon – dans le genre gros iceberg qui se promène la nuit sans faire de bruit, s’épanche sur le pont d’un bateau de croisière. Le fracas est prévisible, en cette douce et froide nuit du 14 au 15 avril 1912. Le Titanic sombre, un homme sur le pont fume le cigare, quand les corps se jettent à l’eau…

Au sommet des Dolomites - je t'aurais bien fait une rime avec sodomites, mais l'histoire ne s'y prête pas même avec une femme la fleur de l'âge, même avec une histoire d'amour et d'origami -, des fumées sur le mont Fumo sous le regard de la lune alpine et des étoiles italiennes, un homme sorti des tranchées fut fait prisonnier. Nous sommes le 14 avril 1916, Jacob Roumann, docteur dans une guerre d’horreur et de mutilés, se voit charger d’interroger le prisonnier. 
Qui est-il ? 
est la question de son supérieur. 
En réponse, il obtiendra deux autres questions : 
Qui est Guzman ? 
Et qui était l’homme qui fumait dans le Titanic ? 

mardi 24 juillet 2018

Chronique d'une Beuverie Annoncée

Santiago Nasar va mourir. C’est annoncé dès le départ, dès le titre du roman. C’est un fait. On n’y pourra rien. Pas la peine de chercher à le sauver, sa mort est annoncée, et ce n’est pas à moi de la chroniquer. Enfin, si, quand même un peu sinon, je ne serais pas devant toi à te parler d’un roman de Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature, prix pour moi d’une atmosphère tourbillonnante. Laisse la bouteille sur la table, le temps de me servir un verre, ou deux, chronique d'une beuverie annoncée.

Je ne te cacherais pas plus longtemps les coupables, ni mêmes les aboutissants de ce fol, et étrange, lendemain de noce. Alors que tout le monde reprend ses esprits fortement embrumés par le flot d’alcool qui s’y est déversé durant ces deux jours de fêtes, Santiago Nasar va mourir. Des trompettes sonnent dans le vent, vent qui fait tourbillonner la poussière. Dès qu’il y a de la poussière, je me retrouve dans mon élément, poussière de vie qui s’envole, comme la mienne de vie. Des trompettes dansent, façon mariachis. Je les entends entre les paragraphes de l’auteur. Ses phrases doivent être à l’unisson du vent et de la musique, j’avais constamment le sentiment étrange de voir tourbillonner la poussière et la musique.

« La cérémonie officielle s’acheva à six heures du soir, quand les invités d’honneur se retirèrent. Le bateau repartit tous feux allumés, en laissant un sillage de valses jouées au piano mécanique, et nous restâmes durant un instant à la dérive au-dessus d’un abîme d’incertitude avant de nous reconnaître les uns et les autres et de nous enfoncer dans la mangrove de la beuverie. »