vendredi 17 mars 2017

Embruns Iodés, Airs Celtes

L’homme se retrouve seul à sa table. Vieille habitude du gars solitaire. Il commande une rousse. Prélude à sa journée. Une bière, de la mousse sur le bord de ses lèvres. Il n’a jamais été porté sur les anglo-saxonnes, préférant la force des flamandes, son esprit levure qui l’attire, alors que la verdure de l’Irlande lui apporte un autre paysage à son panorama. Il regarde son verre, le pétillement, la blancheur de la mousse qui s’estompe, le verre qui se vide, petit à petit, gorgée à gorgée.

Il pense aussi à un verre de whisky, irlandais, bien sûr, aujourd’hui. Un Jameson Caskmates Aged in Craft Beer Barrels Stout Edition ou un Tullamore Dew. Il faut bien fêter la Saint Patrick, même si la serveuse n’est pas rousse. D’ailleurs, il a déjà oublié son parfum. Il s’est plongé dans son verre, pas son décolleté, et il relit un passage de son dernier roman irlandais.

« En fendant la foule pour suivre Chloé jusqu’au Strand Café, je tâtais mes lèvres du bout des doigts, ces lèvres qui l’avaient embrassée, m’attendant à moitié à les trouver inchangées d’une façon infiniment subtile mais radicale. Je m’attendais à ce que tout ait changé, à l’image de la journée, sombre, humide et tendue de nuages pansus à notre entrée au cinéma en plein après-midi et vibrante de lumières fauves et d’ombres distendues, maintenant que le soir était venu, que les prêles ruisselaient de gemmes et qu’un voilier rouge dans la baie tournait sa proue vers l’horizon d’un bleu déjà crépusculaire au loin.
Le café. Dans le café. Dans le café, nous. »
La Mer, John Banville


Se souvenir de son amour, pendant que le parfum de sa bière lui chatouille les narines, ses saveurs les papilles. Il pense à ces autres romans irlandais qui l’ont marqué, Colum McCann en particulier, mais aussi Keith Ridgway, Jennifer Johnston… Et puis tous ces auteurs irlandais qu’il n’a pas encore pris le temps de découvrir. Ils prennent le temps, à défaut de poussière, rangés dans des étagères d’une bibliothèque sans fond, contrairement à son verre. Les pages se jaunissent, elles doivent se bonifier peut-être, comme pour un whisky qu’on laisse à maturation des années dans son tonneau. Edna O’Brien, William Trevor, Colm Toibin, Claire Keegan… Il revoit aussi le jour où sous un soleil presque hivernal, il était devant la tombe d’Oscar Wilde, avant celle de Jim Morrison qui pour le coup lui n’a rien d’irlandais… Il trempe à nouveau ses lèvres dans son verre, ses souvenirs lui demandent une nouvelle pinte.


Atlantic City


Il s’imagine là-haut, sur cette île, verte et escarpée. Des falaises de calcaire, blanches aussi immaculées que la mousse dans son verre. A leur pied, une mer qui se déchiquette, houleuse, fougueuse. Comme ces airs qui trottent dans la tête. Embruns iodés, airs celtes, musique cuivrée. Bruce Springsteen, live in Dublin. C’est donc l’occasion de découvrir une autre facette du Boss. Il a fait des infidélités à son E-Street Band pour s’acoquiner avec le Sessions Band. Un hommage au grand folk, celui de Pete Seeger, avec des instruments traditionnels qui lui font presque oublier ses guitares habituelles. Un show, avec chœur et grand orchestre de blues Band, dix-huit sur scènes, c’est dire les fûts de bière qu’il faut embarquer pour la tournée. Heureusement, cette escale à Dublin doit permettre de remettre les niveaux, d’étancher sa soif même si les bières sont meilleurs ailleurs, même si les whiskys sont meilleurs ailleurs. L’Irlande, c’est ça, les pubs, la musique celte qui y est joué, flaques de bières, flaques de vomis. Bruce au milieu, pourquoi pas, une idée pas si incongrue au final avec cet album qui a une certaine filiation avec les airs celtes.   

Ce « Live in Dublin » fait partie du répertoire d’un boss de plus en plus diversifié, ne s’enfermant jamais dans un univers rock’n’rollien classique. Il porte des accents irlandais, comme il mélange du jazz sauce New-Orleans. Big Band qui swingue, fanfare qui boogie. Et la lumière se fait, sur ma bière, sur cette musique, sur ce verre qui s’éteint petit à petit…

« Ce fut le mouvement preste et brusque dont Chloé, toujours à genoux, se débarrassa de son cardigan qui m’incita, qui m’autorisa à poser la main sur sa cuisse. Sa peau était fraîche et elle avait la chair de poule, mais je devinais le sang chaud massé juste sous la surface. Elle ne réagit pas à ma caresse, continua à regarder ce qu’elle regardait – toute cette eau peut-être, ce flux lent et inexorable – et prudemment je risquai la main plus haut jusqu’à ce que je touche l’élastique tendu de son maillot de bain. Puis le cardigan, qui m’avait atterri dessus, glissa et tomba par terre, m’évoquant je ne sais quoi, une gerbe de fleurs qu’on aurait lâchée peut-être ou la chute d’un oiseau. Je serais resté ainsi, la main sous ses fesses, le cœur battant une mesure syncopée et les yeux rivées sur le trou dans le bois du mur d’en face, si elle n’avait pas, dans un bref mouvement convulsif, déplacé un tout petit peu son genou sur le banc et ouvert ses cuisses à mes doigts stupéfaits. L’entrejambe doublé de son maillot ruisselait d’eau de mer, laquelle me parut bouillante. […] »
La Mer, John Banville

L’envie de découvrir cette terre mouillée et humide, qu’il imagine encore sauvage et vierge. Les irlandaises aussi ? Finalement, il inviterait bien la serveuse faire une partie de fléchettes, lui payer une bière, se taire devant son sourire, et la regarder boire, sourire, rire à la vie, à la bière, à l’Irlande. Finalement, il replongera son regard dans son verre, vide maintenant, laissera un billet sur la table, son livre de John Banville, pour qu’une autre âme solitaire découvre la tristesse contenue dans un verre ou un embrun. 

Mrs. McGrath



My Oklahoma Home


« Live in Dublin » [2007], Bruce Springsteen.


6 commentaires:

  1. C'est bien simple, tout y est et je co-signe cet article virtuellement. Ami des plaines, tu conjugues si bien les falaises (Moher?), les bières (je tolère très bien les belges et en général toutes les bières, surtout en lisant ces lignes), ces conteurs fabuleux, McCann, O'Connor, Mc Liam Wilson, Toibin, des O'Brien et des O'Faolain, , les tout nouveaux Paul Lynch ou Donal Ryan, le grand William Trevor qui je crois vient de retrouver la terre gaélique, etc... Ajoutons à ça le Patron et son formidable Seeger Sessions de la chère Dublin, la diaspora irlandaise au casino d'Atlantic City... J'oubliais, un filament de Rosée de Tullamore (je connais mal les whiskys mais je te fais toute confiance, j'ai pourtant visité il y a douze ans la maison Jameson).
    You know what? I'm happy. A ta santé et à celle de Molly Malone!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. T'es en train de me dire que mon prochain irlandais devrait être "le grand William Trevor". Je m'étais imaginé faire un billet avec la petite Edna O'Brien (oui, je l'imagine petite de par sa taille, je n'allais quand même pas dire la vieille). Rendez-vous donc à la prochaine St Patrick avec William ou Edna - à moins que cela soit Colm, j'ai le temps de la réflexion, une réflexion à plusieurs pintes.

      Supprimer
  2. Un billet iodé qui épouse la mer à l’Irlande. Bruce Springsteen à la Murphy’s. Les embruns à la mousse qui chatouille les narines. Un Bison à son kilt...
    « L’envie de découvrir cette terre mouillée et humide » - Pourquoi c’est mouillé? ^^

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et qu'ai-je sous mon kilt...

      Pourquoi c'est mouillé ? le quart d'heure philosophique, au-delà j'éjacule toute pensée...

      Une pinte de Murphy's, le Boss dans les Watt. Un de mes petits bonheurs solitaires... Manque juste les embruns du large, j'ai bien quelques mouettes au-dessus de la Seine, mais elles n'emmènent pas large....

      Supprimer
  3. J'adore ! Super ton billet… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer