mardi 5 novembre 2019

Assassin ou Démon


Cela fait longtemps que je ne t’ai pas ressorti l’histoire du pick-up poussiéreux que je gare aux abords d’un bar tout aussi poussiéreux. C’est presque par hasard que j’ai roulé jusqu’à Central City, Texas, guidé par le vent, emporté par la poussière. Forcément, j’y entre, dans cet antre miteux, au risque de le voir s’effondrer sur moi et ainsi me transformer en poussière. Forcément j’y commande un verre de bière, un shot de whisky. Forcément, je regarde la serveuse pulpeuse qui roule du cul – bien mieux que mon pick-up d’ailleurs – entre les tables poussiéreuses et enfumées – oui, c’était encore l’époque où l’on pouvait encore fumer et caresser la croupe de la serveuse, sans que personne ne s’en offusque.

« Ici, au pays du pétrole, on trouve pas mal de maisons semblables à celle des Branch. Dans le temps, c'étaient des ranches ou des fermes ; mais des puits de pétrole ont été forés autour, parfois même jusque sur le seuil, et tout le voisinage s'est transformé en un cloaque de pétrole, d'eau sulfureuse et de boue rougeâtre cuite et recuite par le soleil. L'herbe est morte. Les sources et les ruisseaux ont disparu, mais les maisons sont restées, noires et abandonnées au milieu d'un fouillis de sauges, de tournesols et de sorgho. »

Lou entre dans le bar, son stetson vissé sur la tête, ses santiags cognant à chaque pas le parquet sur lequel sont jonchés quelques bouts de cadavres incandescents, odeur de tabac froid, mégots jetés à l’abandon. Étrange adjoint du shérif, il a cette allure fière qu’une boucle de ceinturon et qu’une étoile sur le cœur confère à l’homme respectable du Sud. Il est beau comme un Dieu, à l’écoute de ses ouailles comme un pasteur, toujours prêt à aider son prochain ou la petite vieille du coin. Dans le genre gendre idéal à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession. Mais pour ça, il ne faudrait pas trop fouiller son passé, sans concession…

 Il y a quelques années, Lou a commis un meurtre, son frère a plongé pour lui, il est mort depuis. Lou veut se venger, une putain à ses côtés. Mais son plan n’est pas sans accroc, et surtout il ne se déroule pas comme il l’avait imaginé. La faute à pas de chance, probablement. Mais de là, se réveille l’assassin qui est en lui… A noter que si j’ai entrepris cette lecture, du renommé Jim Thompson, c’est aussi parce que la version cinématographique de Michael Winterbottom avec Casey Affleck m’avait marqué. Une très belle adaptation d’un roman que l’on retrouve sous le titre - suivant les traductions – Le démon dans ma peau ou L’assassin qui est en moi. The Killer inside me (1952) est un polar sombre, d’époque.

« Elle n'était pas grande, guère plus d'un mètre cinquante et quelques, cinquante kilos tout habillée et un peu maigriote au cou et aux chevilles. Mais c'était très bien. Elle me parut formidable. Le bon Dieu avait su coller la chair juste là où il en fallait et où ça ferait le plus d'effet. »

Les verres vides, je sors du bar, les yeux vides de vie et de désir, le regard porté sur la poussière de ma vie. Même la putain derrière moi n’y peut plus rien. Le temps de démarrer ce vieux pick-up, qu’elle s’installe dans la cabine. Prochaine destination, poupée ? Où tu veux mon chou, j’ai plusieurs vies à oublier.    

« Le Démon dans ma peau », Jim Thompson.
Traduction : France-Marie Watkins




12 commentaires:

  1. Jamais vu le film. Jamais lu le livre.Mais starring Jim et Hank je suis partant. Ne me manque que le pick-up.

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    1. Le livre a un peu vieilli, du moins l'écriture, je trouve... Mais le film est à voir, surtout toi, plus ferru des productions indépendantes que des blockbusters...

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  2. Ah quel film, quelle musique, quel Casey !!!
    Le livre vaut le film ?

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    1. Difficile à dire pour le livre. J'ai vu d'excellentes critiques. Moi, je suis plus mitigé, mais ce n'est que mon point de vue, et peut-être dû aussi à mon manque d'expérience dans ces vieux polars...

      Mais le film, oui, il était magnifique... Ah Casey... si j'étais pas un vieux bison...

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  3. Pas lu le livre mais j'avais beaucoup aimé le film !

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  4. Tasses-toé les fesses que j’embarque dans ton pick-up plein d’poussière, et n’oublies pas la binouze dans le coffre. Je m’occupe de mettre ma mini avant de pousser les portes de ce bar douteux fréquenté par les Casey de ce monde, les bad boys me font courber l’échine. Tabarnak!

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    1. Ne me dis pas que tu as croisé le regard pénétrant de Casey, un verre de vin à la main ?

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  6. Siiiiiiiiiiiiiiiiiii.
    Et sa voix de canard, j'adore !

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