mercredi 20 juin 2018

Poussière du Névada, Poussière de Ground 0

Quand t’es dans le désert…

Mae, croupière dans le Nevada, une vieille caravane, pas de chien, juste un fusil. Elle s’aventure la nuit, la poussière tourne autour d’elle, des yeux de coyotes la scrutent. Les lumières se sont éteints, loin de l’agitation frénétique de ces villes de jeux et de néons. Même la lune a disparu. Et quand le bleuté de la lune s’enfuit sur d’autres horizons, la vie perd de son sens, ne lui laissant que les souvenirs passés, seule dans ce désert.

« J’ai marché dans le désert jusqu’à ce que le monde commence à s’incurver, jusqu’à ce que les lumières de Boulder City s’affaissent derrière la ligne d’horizon. On ne peut jamais échapper complètement à la pollution visuelle de toutes ces villes, mais à l’endroit où je m’étais arrêtée, les étoiles brillaient davantage. Et, de nouveau, une nuit sans lune. »

La serveuse lui dépose son verre de whisky, et d’un air dégoûté, cette tranche de bœuf XXL tellement saignant que son cœur parait battre encore dans cet amas de chair rouge. Une télévision en fond d’écran derrière le comptoir. Les chaines d’infos en continu diffusent toujours les mêmes images. Inlassablement. Eternellement. Des avions qui s’écrasent contre deux tours. Des tours qui s’effondrent. Des victimes effondrées de peur, de rage, de terreur. Mae jouit de ce spectacle, coupée de la réalité du monde, ne voyant défiler depuis des années que des cartes de couleurs noir ténèbre ou rouge sang et des jetons noir et rouge. Indifférente à la vie de ces mortels, si ce n’est que pendant 7 secondes, 7 longues secondes qui passent en boucle et durent des minutes, des heures, elle reconnait Laurel, amante et aimante d’un passé oublié. Et son passé ressurgit de sa mémoire.

Les cauchemars de l’Amérique en toile de fond, le désert du Nevada en décor. Les souvenirs de Mae la ramènent à son enfance, entre indifférence des parents et inceste d’un frère tortionnaire. Une fuite pour s’échapper, le temps d’un été, the summer of love, et les voix douces et aimantes d’un gourou, une guitare folk et l’amour libre, baises sauvages dans la nature l’esprit libre et la haine envers les cochons. California Girls. Un roman inclassable et dérangeant, les chapitres sont aussi courts que la vie d’un corps qui plonge en haut d’une tour, double salto avant, les pages défilent aussi rapidement que deux tours mettent à s’écraser au sol. La poussière du désert est la même qu’à Ground Zero. 0 espoir, 0 soupir, je respire l’air du Nevada, loin du tumulte bruyant et lumineux des casinos, à la lumière des étoiles, sous le regard hurlant d’un coyote sauvage – mais pas autant que Mae – la couleur de la nuit est celle d’une nuit sans lune. Mais une nuit illuminée par la musique de Captain Beefheart et son magic band, les pieds dans le sable. 
 
« D’autres nuits, il n’y avait pas de lune. Les cités et les villes, toutes lointaines, étaient encore impuissantes à teinter le dôme céleste du reflet de leur lumière dilapidée. Sans lune, la couleur de la nuit était celle d’un riche velours noir, comme si on était plongé dans du chocolat, ou au cœur d’un sombre flot de sang coulant dans une veine profonde. »

« La Couleur de la Nuit », Madison Smartt Bell.



10 commentaires:

  1. Damned! Au son du Capitaine Coeur de Boeuf, cette Couleur de la nuit a tout pour me séduire, depuis la serveuse, le whisky, la nature et l'amour jusqu'au cri du coyote le soir au fond des plaines. Je vais m'intéresser à cet auteur. J'ai lu qu'il était né à Nashville. Ca doit laisser des traces. A + l'ami.

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    1. Il devrait te plaire, l'ami, avec la présence de Captain Beefheart entre les lignes, tu aimerais sa mélodie.

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  2. En v'la un qui me parle. Il me faut ce roman!
    Merci, Bison, pour la découverte.

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    1. Ce fut une magnifique découverte pour moi aussi, qui avant celui-là n'avait jamais entendu parler de l'auteur.

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  3. je crois que je vais adorer car passionné de cette littérature là. Allez, tu seras dans notre prochaine revue de blogs de dimanche car il faut découvrir ce genre de bouquins je pense. Et en plus si il y a un bon coup à boire

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    1. Il y a toujours à boire, sinon comment lire sans verre ?

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  4. Poussière du désert, immeubles en poussière, poussières des hommes, ton billet nous laisse deviner un beau roman mais paraissant éprouvant.
    Sinon géniale cette vidéo du Captain que je connaissais déjà. Elles sont malheureusement assez rares.

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    1. Je crois qu'effectivement j'ai mis plus de temps à trouver une vidéo du grand Captain qu'à lire ce grand roman...

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  5. Noté et merci pour ce cher Captain ;-)

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    1. Ça fait toujours un bien fou d'écouter le Captain, autant que de boire un verre de Monbazillac...

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