Affichage des articles dont le libellé est Points. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Points. Afficher tous les articles

samedi 2 mars 2024

Blue Budd


« Ce que personne n’a jamais su, ce mystère dont on ne parlait pas le dimanche après le match, autour d’une bière fraîche, cette sensation que les vieilles tentaient de décortiquer le soir, enfouies sous les draps, ce poids, cette horreur planquée derrière chaque phrase, chaque geste, couverte par les capsules de soda, tachée par la moutarde des hot-dogs vendus avant les concerts ; cette peur insupportable, étouffée par les familles, les écoliers, les chauffeurs de bus et les prostituées, ce que personne n’a pu savoir, c’est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras était venu lui passer les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise.»

Que s’est-il passé ce jour-là pour Thomas Hogan, dans ce coin reculé d’une Amérique profonde au temps trépassé ? Personne ne le sait. Personne n’a jamais su… Spoiler Alerte : j’ai croisé Thomas au Blue Budd, des tables de poker, des courtisanes à la poitrine dressée fièrement, des crachats et des tabourets cassés, des bouteilles de bières et quelques verres d’alcool de poire… Fin du spoiler alerte. Tu peux retourner au frigo te chercher une nouvelle bière sans attendre, sans perdre le fil.

Ce fil que tu tiens et déroule sur le comptoir collant du Blue Budd se coule sur plusieurs années. Tu suis Thomas depuis sa plus tendre enfance qui ne fut guère tendre, avec un père William entre violence et absence et qui mordra rapidement la poussière, le cœur éteint au milieu de la sciure de bois de la scierie locale, le lieu où tous les gros bras du coin travaillent avant de finir dans la pénombre du bar. Tu croises quelques personnes gravitant autour de cette maison délabrée, qu’un vent de mystère souffle, sa mère Mary, le vieux doc O’Brien, la belle Donna… Un fil qui te fait dire que de toute façon l’histoire va mal finir pour Thomas le maudit, et qu’avant de poursuivre le fil de mes idées, tu retournes vers la porte du frigo pour te décapsuler une autre bière…

dimanche 12 novembre 2023

Vieux Rhum et Montecristos

Je te laisse imaginer la chaleur qui dégouline sur cette île. Le Conde, totalement nu dans sa chambre, face aux pâles du ventilateur provoquant une légère brise aux embruns de sueur. Sept heures moins le quart, il prendrait bien un verre de rhum mais il a encore le souvenir des bières bues quelques heures plus tôt, et puis il est en service, une affaire sérieuse et épineuse, le fils d’un diplomate retrouvé mort. Habillé en femme, Electre à la Havane. Il enfile donc son costume de commissaire et de poète, file dans les rues voir à quoi ressemble un transformiste mort. Les déambulations dans son île enrhumée, par la clim et les barriques, l’emmènent à réfléchir sur son poste, sur les homosexuels de Cuba, sur le besoin - une déviance ? – de porter une robe rouge pour un homme.

« Grâce à lui, plusieurs éléments devenaient clairs pour le Conde : le transformisme était quelque chose de plus essentiel et de plus biologique que la simple pédérastie ou l'exhibitionnisme consistant à sortir dans la rue habillé en femme, comme il l'avait toujours cru, à l'abri de son machisme élémentaire et viscéral. Il n'avait jamais été tout à fait convaincu par l'attitude de base du travesti qui change son physique pour mieux draguer. Draguer qui ? Les hommes-hommes, les vrais, hétérosexuels, avec des poils sur la poitrine et puant des aisselles, n'allaient jamais avoir une liaison consciente avec un travesti : ils coucheraient avec une femelle, et pas avec cette version limitée de la femme, dont l'orifice le plus appétissant était définitivement clos par la capricieuse loterie de la nature. Un homosexuel actif, caché derrière une apparence impénétrable d'homme « homme » vulgairement : un enculeur ; littérairement : un bougre - n'avait pas besoin de cette exagération pour sentir se réveiller en lui ses instincts sodomites et pénétrer per angostam viam. »

mercredi 11 octobre 2023

Ce pays a soif de sang, part II


 Tout commence par un silence. Moteur éteint, il regarde dans le viseur de son arme. Un truc qui a attiré son attention. Un vautour vole au-dessus en faisant des ronds dans le ciel. Un silence de morts. Au pluriel, les morts, quatre pick-up en plein désert, et encore plus de cadavres. Sous un soleil de plomb et une terre de poussière, ce pays a toujours soif de sang.  

« Détourne pas les yeux. Je veux que tu me regardes.
Il regarde Chigurh. Il regarde le jour nouveau qui commence tout autour à pâlir. Chigurh lui tire une balle en plein front puis reste là à regarder. A regarder les capillaires exploser dans ses yeux. La lumière qui recule. A regarder sa propre image se dissoudre dans ce monde en perdition. »

Une histoire de drogue qui a mal tourné, regarde autour, tu trouveras le magot. Suivre l’odeur de l’argent. Et hop une mallette remplie de billets. Que faire, dans ce désert, dans ce silence, avec tous ces morts autour de soi. Embarque la mallette et rentre chez toi…Invite ta femme au diner, double steaks and bacon et bières à flot. 

« Un silence de mort. Peut-être à cause de la lune. Son ombre une escorte plus encombrante qu’il ne le voudrait. Cette sale impression que ça lui fait d’être ici. Un intrus. Parmi les morts. »

samedi 26 août 2023

Ce pays a soif de sang

Viens. Viens, j't'emmène au bout du monde. Un monde de poussière et de violence. Un monde, dans le Texas des années 1850, où je croise un gamin venu rejoindre une bande de types, juges ou prêtres, des scalpeurs d'indiens, mais pas que... Scalpeurs de mexicains, mais pas que... Scalpeurs de nègres, aussi... Fuir le monde ou se construire un monde, telle est la motivation du p'tit.

"La nuit venue une seule âme se leva par miracle d'entre les corps fraîchement tués et s'éloigna furtivement à la lueur de la lune. Le sol sur lequel il était resté tapi était trempé de sang et imprégné de l'urine des bêtes dont la vessie s'était vidée et il allait, souillé et pestilentiel, fétide rejeton de la femelle incarnée de la guerre. Les sauvages s'étaient retirés sur les hauteurs et il apercevait le reflet de leurs feux et il pouvait les entendre chanter leur étrange et plaintive mélopée là où ils étaient allés faire rôtir les mules. Il se glissa parmi les gisants pâles et écartelés, parmi les chevaux étalés sur le sol les membres épars, et il releva sa position d'après les étoiles et partit à pied vers le sud. La nuit prenait des milliers de formes là-bas dans les buissons et il gardait les yeux fixés sur le sol devant lui. La lueur des étoiles et la lune en son décours traçaient l'ombre vague de sa marche sur l'obscurité du désert et les loups hurlaient le long des crêtes et se dirigeaient au nord vers le lieu de la tuerie. "
 
Viens. Viens, j't'emmène pour une longue traversée du désert, sous un soleil implacable, avec des hommes implacables. Dans la poussière de ce monde, tu chevauches les ténèbres, à travers des corps en putréfaction, des chevaux et des hommes, et des os blanchis de bisons. Des rivières asséchées et des ravines de sang. Sous le regard de la lune, les loups hurlent une certaine mélopée de leurs vies. 

jeudi 1 décembre 2022

Les Naïades


Dino Scala est ce qu'on peut considérer comme un gigolo au Grand-Duché. Il se tape une vieille, le double de son âge au minimum. Vieille et friquée, je n'ai pas dit fripée, mais rien de bien anormal on est tout de même au Luxembourg, pays de la haute finance et de la bourgeoisie intègre. Mais voilà, tout plaisir a sa fin, et la sienne sera de devoir filer dans le Sud, au pays des cigales qui chialent toute la nuit, officiellement pour prendre un peu de recul avec les gaufres luxembourgeoises. Le yacht de la vieille l'attend d'ailleurs dans la baie de Saint Tropez. Un peu de recul sur leur histoire. Mais comment veux-tu que je t'...
 
Et là, imagine le topo, le fait improbable pour ne pas dire impensable, même les allemands n'oseraient jamais l'imaginer, sa Mercedes C63 AMG, Black Series, tombe en rade dans la rade de La Ciotat. Direction le garage et en attendant un bungalow au camping "Les Naïades", Dino y fera la connaissance de son voisin Charles Desservy, un célèbre écrivain au Prix Goncourt tout de même. Autour, des Quechua et des campeurs aux packs de Kronenbourg. Alors que le Charles lui sort les flûtes et le seau à Champagne. Le gars, il sait vivre, y'a pas que le Spritz ou le sous-mojito allégé en rhum même au pays du peuple.     

dimanche 24 juillet 2022

Danzas Andaluzas


Assis sur un banc en plastique d’un blanc sale, je regarde par la baie vitrée la neige tomber sur le tarmac de l’aéroport de Pittsburg, Pennsylvanie. Rien qu’à cette vue, j’imagine une chanson, un blues triste et mélancolique, une petite guitare ou deux qui grattent derrière l’oreille. Le regard comme hypnotisé vers l’extérieur, la neige se couche presqu’à l’horizontal, le blizzard se déchaîne contre l’immense fenêtre. Il va y avoir du retard dans les départs, espérant que mon avion ne soit pas annulé, maigre consolation le bar de l’aéroport semble ne jamais baissé rideau, accueillant des gens épuisés, traînant leur spleen ou leurs solitudes à toute heure, en toutes langues.

« - Quand même, qu'est-ce que je ne donnerais pas, là, maintenant, pour un bon demi de bière Mahou avec beaucoup de mousse, à la brasserie Santa Bárbara de Madrid par exemple, avec des amandes grillées bien salées et une assiette de coques... Ça, et une fille, les deux meilleures choses de la vie, le paradis sur terre. »

Après trois gobelets de café lyophilisé au goût si acide qu’il écorche une grimace à mon sourire défait, je décide de prendre position, table du fond, le dos tourné à la tireuse à bière, le regard toujours plongé vers cette nuit sombre qui accueille ses flocons de neige blanche. A côté, je les entends parler, deux espagnols volubiles et enjoués. L’un, Marcelo, entrepreneur et homme d’affaire, file sur Miami, son soleil et ses filles en bikinis, belles comme des Andalouses. L’autre, Claudio, professeur de littérature, attend son avion pour Buenos Aires, sa pampa et ses filles caramélisées, souriantes comme des Argentines. L’un boit une Mahou cinco estrellas, l’autre une Quilmes. Dans leur conversation, il est question d’une femme, il est toujours question d’une femme avec les hommes. Et d’un hôtel. Un hôtel désuet mais avec du charme à Buenos. Et une femme, la plus belle femme qui soit, celle qui vous hante à jamais comme un esprit diaphane venu s’allonger près de ton corps nu d’entre les draps. Elle s’appelle Carlota, mais en fait peu importe son nom. Elle est là et se rappelle à votre mémoire à chaque jour de votre putain de vie.       

samedi 25 décembre 2021

Tombe La Neige


Je vois ce fils qui rêve d'acheter un rapace en cage, dans la boutique de l'antiquaire, rue de Brescia. Je vois ce père qui se meurt au fond de son lit et qui garde ses derniers instants à écouter les histoires inventées de son fils sur la capture de l'oiseau façonnant ainsi la légende du milan. Je vois ces vieux et ces vieilles de l'hospice, là où le fils travaille dans le but de se payer le dit-oiseau, en les promenant certains après-midi, après de longues séances presque silencieuses de café noir auprès du gardien.
J'avais les yeux ouverts dans l'obscurité, et j'ai commencé à voir passer les poussières blanches de la fatigue. La chambre a ressemblé à une grande nuit étoilée.
Et là, à l'instant même où la chambre venait de prendre l'apparence de cette grande nuit étoilée, tout a vacillé soudain, tout s'est penché, il m'a semblé que je basculais du fauteuil. J'ai tendu les mains pour rattraper la laisse qui se déroulait au-dessus de la route, et pendant un moment j'ai eu l'impression de la serrer contre moi, précieusement. J'ai continué de basculer, et lorsque j'ai senti que mes mains ne tenaient pas la laisse, mais les accoudoirs du fauteuil, je me suis mis à gémir. À gémir de plus en plus fort, jusqu'à ce que soudain la chambre s'éclaire, et tandis que je me retournais vers le lit, haletant et démuni, mon père, redressé sur le côté et tenant le bouton de la lampe dans une main, a tendu l'autre vers moi. 
Et puis Tombe la neige / Tout est blanc de désespoir / Triste certitude / Le froid et l'absence / Cet odieux silence / Blanche solitude. Une neige, lourde et blanche, pesante et immaculée, tapisse les collines, embellit les rues. L'antiquaire pellette la neige devant son magasin, les vieux n'ont plus très envie de ces promenades hivernales. Le fils se demande si son père ne va pas mourir avant qu'il trouve l'argent pour acheter le milan, il se demande si l'oiseau ne va pas mourir de froid dans sa cage avant qu'il puisse l'acheter et le ramener dans la chaleur de la chambre de son père toujours alité. Et puis des chatons meurent, des pensionnaires meurent, des vieux chiens meurent...
 

vendredi 26 novembre 2021

Home-Run


Prendre son temps. D’ailleurs, tu es pressé ? Pas moi. J’ai 700 pages et des poussières et quelques bières. Pas que ce dernier élément ait son importance, c’est juste pour la rime et j’en suis pas très fier, même pas de frime. Donc au départ, c’est une question de temps et de courage. Oui, il faut du courage pour assister à un match de base-ball. Tellement lent, tellement long, qu’il en faut du temps, autant que pour lire un roman de John Irving que pour boire quelques bibines.

Parce qu’il va s’en dire, que le John en question, lui il aime aussi prendre son temps. Il faut plusieurs centaines de pages pour planter le décor ou envoyer une balle de base-ball à son receveur. Surtout que là, ce sont les minimes qui jouent. Et pourtant de l’action, il va y en avoir. Imagine la plus belle des mamans, celle que tous les autres papas se retournent pour regarder ses hanches et son cul ! Et son sourire si craquant, ses cheveux au vent, avec ses lunettes de soleil plantées dedans, et pan… La balle lui tombe sur la tête, une vengeance des Dieux peut-être, et re-pan plus de maman. Out. Ou home-run en jargon base-ballistique. 

« Nous ne faisions que jouer, me semble-t-il. Nous avions onze ans l'été où ma mère mourut. C'était notre dernière saison en minimes et nous en avions plus que marre. Je trouve déjà le base-ball ennuyeux ; et la dernière saison en équipe minimes ne sert que de prélude aux interminables périodes de base-ball qui menacent d'innombrables Américains. Pour mon malheur, les Canadiens affectionnent aussi le base-ball, tant comme joueurs que comme spectateurs. C'est un jeu avec de longs moments d'attente, un jeu où l'on espère avec une exaspération grandissante une action d'une exaspérante brièveté. Au moins, dans les équipes minimes, les gosses jouent beaucoup plus vite que les adultes, grâce à Dieu ! Nous ne passions pas notre temps à cracher ou à nous gratter les aisselles ou le pubis, mimiques apparemment essentielles à la bonne marche d'une partie adulte. Mais il faut tout de même attendre entre les lancers, attendre le bon vouloir de l'attrapeur, laisser l'arbitre examiner la balle après chaque coup - et attendre que l'attrapeur trottine jusqu'au monticule pour chuchoter au lanceur ses instructions pour le lancer de la balle, puis attendre que l'entraîneur se traîne sur le terrain afin de supputer avec le lanceur et l'attrapeur les possibilités du prochain lancer...

Ce jour-là, lors du dernier tour de batte, Owen et moi attendions stoïquement que le match s'achève, nous ennuyant à tel point que l'idée ne nous vint pas qu'une vie humaine allait s'achever ainsi. »

jeudi 2 septembre 2021

Et Danser sur ma Tombe


C'est un été. 1982 pour la version originale. 1985 pour la version de François Ozon. 2020 pour son visionnage dans la salle obscure. 2021 pour sa lecture. Que de dates estivales pour commencer cette histoire. Et beaucoup de chiffres pour un roman, à commencer par son sous-titre, "Une vie et une mort en quatre parties cent dix-sept petits morceaux six rapports circonstanciés et deux coupures de presse avec quelques blagues deux ou trois devinettes quelques notes et un fiasco par-ci par-là pour faire avancer le récit".

Mais il est question aussi de lettres, de poésie, de souvenirs et de mélancolie. Les mots ont leur place dans l'univers de Hal, seize ans, qui ne sait pas très bien ce qu'il veut faire l'année prochaine. Arrêter le lycée comme le voudrait son père, continuer comme le souhaiteraient sa mère ou son professeur de lettres. Mais d'ailleurs pour faire quoi...

TRISTE adj. (XIIe ; trist, Xe; lat. tristis)
1. Qui est dans un état de tristesse, malheureux.
2. Qui, par nature, présente les caractères extérieurs de cet état ; qui ne rit pas, n'est pas gai. Clown triste. Les gens tristes sont peu apprécier en société.
3. Qui exprime cet état. Visage triste. Faire triste mine.
4. Par ext. Qui est comme imprégné de tristesse, répand la tristesse. Robe, couleur triste.

Triste : abattu, accablé, affecté, affligé, aigri, altéré, amer, angoissé, assombri, atrabilaire, attristé, austère, bonnet de nuit, cafardeux, chagrin, consterné, défait, désenchanté, désespéré, désolé, endolori, éploré, funèbre, lugubre, malheureux, maussade, mélancolique, morne, morose, navré, noir, neurasthénique, peiné, sévère, sinistre...

Tout ça au long de l'interminable nuit sans sommeil. 

jeudi 14 janvier 2021

Bêtes de Nuit

Et si on prenait la route pour le Maine. Une maison de campagne au cœur de la forêt, quelques jours de vacances en famille. Le soleil couchant, l'asphalte s'assombrit, les lumières s'éteignent... Nocturnes sensations... J'entame un bouquin, nocturne insomnie. Tony conduit tranquillement, sur des routes de silence et de poussière, et puis l'accrochage. Des gars sortent d'une vieille guimbarde, le look Amérique profonde ou dégénéré façon Délivrance. Et puis là, l'impensable, l'inimaginable, nocturne horreur. Le début du cauchemar.

Il savait qu'à l'ivresse de la chevauchée nocturne succéderait une gueule de bois matinale et qu'il aurait toutes les peines du monde à ne pas tomber de sommeil dans l'après-midi et à retrouver un horaire normal, mais il était un cow-boy en vacances et c'était le moment ou jamais d'être irresponsable.
- Alors, c'est parti, dit-il.
Ainsi s'en furent-ils par l'autoroute, sous le long crépuscule de juin, croisant au large des cités industrielles, cisaillant lentement les courbes et avalant patiemment les longues montées et les descentes parmi les terres agraires, pendant que le soleil, derrière eux, incendiait de ses derniers feux les fenêtres des fermes à flanc de colline. Tous trois s'extasiaient de l'aventure et s’émerveillaient de la beauté de la terre au couchant, avec cette lumière rase jetée sur le jaune des champs, le vert des bois et le noir du goudron devant eux, qui virait étrangement à l'argent dans le rétroviseur. 

vendredi 8 janvier 2021

Epices Islandaises


Le célèbre Erlendur est parti en promenade dans les landes, des vacances méritées en solitaire, en flic taciturne et sombre. Du coup, je me retrouve avec l’inspectrice Elinborg pour mener l’enquête. Une affaire de viol et de drogue du violeur. D’ailleurs, ça serait le violeur qui aurait ingéré la drogue et se serait fait tuer. Pas commun cette affaire…

Elinborg est peut-être l’antithèse d’Erlendur. Elle parait enjouée, une mère de famille qui essaye tant bien que mal d’élever ses trois enfants, des ados à l’âge difficile. Pas facile donc de concilier ces deux parties prenantes de sa vie. Erlendur n’a plus donner signes de vie depuis son brusque départ, une voiture de location laissée à l’abandon. Mais on n’a pas le temps de s’en occuper. Cela fera l’objet d’une autre affaire, d’un autre bouquin, priorité au meurtre du jour aux odeurs de tandoori. 

« Ensuite, elle avait vu ce sang.

Et cette entaille en travers de sa gorge.

Elle avait été prise de nausée. Elle ne voyait plus que le visage blafard de l'homme et cette entaille rouge, béante. Elle avait l'impression qu'il la fixait de ses yeux mi-clos et qu'il l'accusait. »

dimanche 1 novembre 2020

Le Moment Où Les Ténèbres Triomphent


Panique… Et je n’ouvre que la première page, je suis pris d’une panique grandissante devant ce petit mouvement de violence qui s’instille dans cette putain de vie. Il ne faut pas grand-chose pour déliter une vie, un bus, un flingue et la panique. Mais courageux, je suis, persévérant je continue. Je me prends un verre de whisky, un Cutty Sark, comme le trois-mâts. Les souvenirs refont surface et égrènent cette douleur insidieuse qui sue à travers les pores de ma vie, de mon être, mal-être. Un couteau, long, effilé, la lame froide, l’âme froide, tentant, très. Je prends une lame de rasoir, une perle de sang coule, s’écoule, mes veines se teintent, se vident, ma vie s’écoule le long…

« Je m’appelle ________________. Je suis un _________________. En désintox à Watertown. Par longs segments entortillés, on vous éviscère. Vingt-neuf ans lorsque incarcéré dans le centre (fermé, sécurité moyenne) et trente ans quand j’en suis sorti, « sevré », « clean », sept mois plus tard et pour la première fois mes pensées étaient si claires et si cristallines que j’étais capable de pleurer sur ma jeunesse – « prometteuse » - perdue – quoique très probablement, soyons réalistes, la perte de ma jeunesse prometteuse ne pouvait avoir plus d’importance que des détritus voletant dans le vent. Et pourtant : ‘Nous avons foi en toi, en ton talent. Tout ce que tu as à vivre et à apporter au monde’. C’était ainsi, en déintox, quand les hallucinations s’étaient calmées, quand on avait cessé de me donner cet anticonvulsif qui me faisait l’âme aussi plate que ces cadavres d’animaux écrasés sur les routes, je m’étais remis à écrire, des poèmes lyriques dans le style ‘Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux ? Et je l’ai trouvé amère. Et je l’ai injuriée’ dont vous ne m’auriez pas cru capable (n’est-ce ? Vous qui vous imaginez avoir vu au fond de mon cœur ?) car j’avais un jour su assez de français pour lire Rimbaud, et cela avant mon amour pour Magda Maria dont la famille venait du Québec, une poésie lyrique jaillissant comme la flamme irisée d’un briquet bon marché et ayant la nature fugace de cette flamme que certains prennent pour les illuminations profondes de l’âme. »

dimanche 21 juin 2020

Bouquet Fané

Parfois je ris tout seul...

AVERTISSEMENT : le titre de ce livre est totalement fictif


aucune ressemblance avec un lecteur... bla bla bla... bla bla bla...


De cela, tu t'en doutais avant. Mais l'époque que nous vivons mérite donc ce préambule, pour éviter toute velléité à procès intenté. Parfois je ris tout seul est une élucubration probablement sous emprise de l'alcool de la part de l'auteur, parce que je ne ris jamais, seul ou accompagné. C'est bien connu. Je ne ris jamais, j'ai la gueule triste comme d'autres ont l'amour triste, moi c'est la vie, tout court. Alors, tu vas me dire pourquoi ai-je entrepris la lecture d'un tel bouquin, dont le titre feel-good ne te ressemble guère. 

Et finalement, après moult hésitations et bières, j'ai ouvert les premières pages, elles se lisent vite, nettement plus vite qu'une première gorgée de bière qui épanche la blancheur de sa mousse sur mes lèvres asséchés. Oui, j'ai les lèvres sèches, pas toi ? Et j'y ai pris un certain plaisir, non pas de voir ces lèvres s’humidifier mais de lire ces petits mots. De minuscules écrits, une page ou deux maximum, genre pensées instantanées dans lesquels j'y ai pioché quelques moments de spleen, des situations absurdes, des passages cyniques, mes maux du quotidien.

Tu vois, cette tristesse-là, je ne suis pas capable de t'expliquer d'où elle vient. Des fois, je ne pense à rien, je regarde des crayons posés sur une table, ou un téléphone qui ne sonne pas, ou une voiture qui passe, enfin je surveille d'un œil des choses qui ne veulent rien dire. Et tout d'un coup, tu vois, je ne sais pas pourquoi, mais ça vient, je me sens devenir triste.

mardi 7 avril 2020

la Lune et le Froid


La Lune

La lune est de sortie.
J’ai vu la grande chose toute simple
Quand je suis allé pisser un coup.
J’aurais dû la regarder plus longtemps.
Je suis un piètre amoureux de la lune.
Je la vois d’un seul coup et c’est fini
Entre moi et la lune.

Il y a des silences qui font partie de ma vie. Ceux de Leonard en sont de ceux-là. Passionnément. Entre deux notes de musique, un peu blues, blue note, un peu rock & folk, beaucoup d’âme, je l’écoute religieusement. Entre deux disques et un recueil de poèmes, il est d’ailleurs souvent question de religion, de son expérience de moine zen Rinzaï, méditant à l’ombre d’un pin de Californie. Il parle de son maître zen, de son Di-u, de ses femmes. Ses textes contiennent les épices de sa vie et de chez Schwartz's, l’amour comme la tristesse et des tas d’autres trucs que j’ai pas franchement compris en tant que misérable bison.

Et puis les pages défilant jusqu’au deux tiers de ce livre, Leo amène une note au lecteur chinois. Bon, je suis pas chinois, heureusement parce que côté bière, côté rhum, c’est un tantinet pauvre, et puis y’a surtout trop de monde là-bas - je pourrais même pas bouffer mes nouilles sautées dans le silence qui se doit -, mais j’ai lu attentivement cette sorte de recommandation qu’il aurait dû placer plus tôt dans son bouquin, le gars avec son chapeau…

jeudi 27 juin 2019

Ce parfum de Smoked Meat

J’ai envie de dire « Sacré Panofsky ». Un bon vivant, traversant des décennies de sa misérable vie, un verre de Macallan à la main et un Montecristo dans l’autre. Les volutes de ces plaisirs divins parfument ses amours entre Paris et Québec. Et il m’est arrivé de sourire à cette putain de vie, à ses trois femmes et aux élucubrations de ce vieux débris juif. Ecrivain ou presque, producteur de daube télévisuelle également, le voilà accusé d’avoir tué un homme, son ami il y a bien des années, le voilà à se défendre contre la vindicte populaire, à l’aube de son trépas, fin de carrière, fin de vie. Les idées en place se mélangent dans sa tête, avec les trous de mémoires qui s’engouffrent dans sa tête, il est temps de les accoucher sur le parchemin de sa vie, au coin d’une cheminée, cabane en bois et senteur de sirop d’érable. 

Trois femmes qu’il a profondément aimées, à part peut-être la deuxième madame Panofsky, un amour éphémère qui a duré jusqu’à ce qu’il croise le regard de la future madame numéro 3 le jour de ses noces. Barney Panofsky, avec tout son humour et sa sénilité, se livre et me livre ses fantasmes, remontant jusqu’à la belle paire de joes de son institutrice qui a longtemps parfumé ses érections nocturnes de sa fragrance animale et tâché les draps de son innocence éjaculatoire. Et comme toute littérature pure laine, il est question, une évidence, de hockey sur glace, même et surtout lors de ce mariage avec l’acariâtre numéro 2, je ne comprends pas pourquoi elle l’a mal pris…

mardi 23 octobre 2018

Falaises, bis

Se promener le soir à la fraîcheur de la lune.
Regarder le rivage à la lueur des étoiles.
Reconnaître ce chemin sous les cieux,
Sente aux mille senteurs nocturnes.
Se souvenir de ces âmes errantes, et…
Plonger du haut de cette falaise.

Entendre le cœur battre, un peu,
Puis s’effacer discrètement, ou fracassement, face à cette putain de vie,
Vie sans envie, voix sans sourire
Harmoniques du désespoir,
J’erre seul sur cette voie dans le noir,
Sombres comme mes pensées.

Se retrouver au Japon, forêts de cryptomérias,
Des moines bouddhistes récitant leurs sutras.
Voyeur, je regarde cette toison brune gémir de plaisir,
L’esprit geisha qui m’habite. Elle me prend la main.
Envieux, j’imagine ces promeneurs se tenir la main…
Avant de plonger dans le vide.   

« Je les regarde baiser dans la nuit devenue fraîche, je les regarde jusqu'au bout, aimantée, fascinée. J'ignore ce qui me retient ainsi. Je crois que je trouve ça beau. Quand elle gémit on dirait qu'elle a mal, on ne sait pas si elle souffre ou elle jouit, elle ne bouge presque pas, seul son visage se crispe, se plisse et se détend par spasmes. Il se dégage de leur étreinte quelque chose d'incroyablement lumineux, tendu et net. On croirait une danse. »

dimanche 10 juin 2018

Dans la peau de Scarlett

Isserley. Un regard magnifique. Et une paire de seins incroyablement incroyable. Pas que sa paire de nichons m’obsède, je suis bien loin de ces considérations esthétiques, mais l’auteur semble prendre du plaisir à me décrire les atouts de sa grosse poitrine. Il y revient souvent pour que je m’imprègne bien de l’image d’Isserley, que cette dernière reste gravée au fond de ma mémoire comme un fantasme récurrent.

Du petit matin au crépuscule, elle arpente sans scrupule les routes écossaises dans une vieille voiture retapée. Un mal de dos constant, ce qui l’oblige à mettre sa poitrine en avant, comme une avant-garde de son pouvoir de concentration, les yeux portés sur la route sinueuse, entre les gouttes de pluies balayées par les essuie-glaces, mon regard concentré sur le mouvement respiratoire de ses seins. On pourrait croire qu’elle conduit sans but précis, juste pour apprécier le silence des landes à l’odeur de tourbe.

Isserley passe devant cet homme, le pouce levé. Elle le dépasse, fait demi-tour, l’observe de nouveau, repasse dans l’autre sens et s’arrête cette fois-ci. Il a quelque chose qui l’intéresse, dans son regard, dans sa corpulence, dans sa solitude. Elle aime la solitude des hommes, surtout lorsqu’il se présente à elle le corps envieux. Lui, que le silence ne gêne pas, se contente de la regarder, de fixer même son avantage proéminent, son énorme paire de seins – c’est pas moi qui le dis, l’auteur insiste lourdement bien sur ce délice visuel. Jusqu’au moment où…   

mardi 20 février 2018

Les Escales de Nad' et du Bison : Mexique

Lieu : Mexico, Mexique
Lever du soleil : 7h01  | Coucher du soleil : 18h38
Décalage horaire : - 7h
Météo : 21°. Beau temps peu nuageux. Vent faible
Latitude : 19.432608 | Longitude : -99.133208
Musique : Calexico, Crystal Frontier
Un Verre au Comptoir : Mezcal, avec le ver


 


Une odeur de soufre, un parfum de chair putréfiée. Je n’ose pas rentrer dans la pièce. J’ai rêvé d’une détonation cette nuit. Il s’est fait sauter le caisson, pressentiment sauvage, le bison de la nuit me l’a murmuré à l’oreille, comme d’autres susurrent à l’oreille des chevaux ou d’une brune dans le coït bestial. Tu n’échapperas pas à cette voix, ni toi, ni moi, le bison rode, et tu vois cette mare de sang, le corps gluant et puant de ton ami gisant sur le lino virant du blanc-poussière ou sombre-carmin. Sombre karma que cette nuit.

« Tu n’échapperas pas au bison de la nuit. »


vendredi 17 novembre 2017

La Décantation Suprême du Silence et de la Lumière

« Un soleil pâle, l’infini de l’étendue marine et, à l’arrière, l’attente éternelle de la taïga. Le temps aboli. »

Il y a déjà quelque temps j’ai pris le temps de parcourir la Sibérie. Prendre son temps, parler du temps. Avec un autochtone, en chapka. Ou seul, enseveli sous une neige vierge. Prendre des détours, dans la vie, se perdre, dans la Sibérie. Mais pas comme un Sylvain Tesson dans le silence d’une cabane avec bouteilles de vodka. Plutôt comme un Andreï Makine dans le silence de la taïga,  avec bouteilles de vodka. Le temps aboli.

Indissociables, d'ailleurs, la vodka, la Sibérie et le silence. C’est une histoire de décantation, mais ça tu ne peux pas comprendre. Le silence a besoin de décanter comme la vodka. Les silences sont lourds à porter, les amas de neige aussi. Le silence s'abolit devant son étendue.

A travers mes lunettes embuées par le froid sibérien et par la chaleur d’une fin de vodka polonaise et d’un début de vodka suédoise, je croise le regard clair de Pavel, accompagné des autres Ratinsky, Vassine, Louskass, Boutov. Des noms bien russes. Eux-aussi parcourent la désertitude de ces lieux. Désertitude, ça me plait bien comme mot, façon d’accentuer la solitude de certaines vies désertes. Suivre les ordres. Au pays du léninisme, du stalinisme, du communisme, les ordres font office de vie même en pleine Sibérie. Un écart et hop au goulag ! En Sibérie, bien sûr, c’est là que le goulag est le meilleur. Effectivement vu de cet œil dont une larme jaillit par ce froid piquant, cela ne change pas beaucoup, goulag ou pas, la Sibérie reste la Sibérie, les rations sont les mêmes, pas la vodka par contre. Donc vaut mieux être gardien que prisonnier. Cette petite troupe est d’ailleurs à la poursuite d’un « évadé ». Dangereux opposant politique ou simple prisonnier de la taïga ?

vendredi 10 novembre 2017

Un Rôti en Famille

Il est temps de revoir la grande Histoire de la Vème République autant que les petites histoires de Jean-Paul Dubois. Je peux maintenant citer dans l’ordre tous les présidents de ces derniers temps, les deux intérims d'Alain Poher compris, des présidents qui marquent la vie de Paul Brick, grand photographe d’objet inanimé. De Gaulle est président, son frère est mort, et la vie de Paul, encore adolescent bascule dans un monde où sa mémoire sera toujours présente, où le cynisme de la vie prend le dessus, où je découvre une autre fonctionnalité d'un rôti en famille. La belle époque, ce de Gaulle et mai 68, une autre adolescence que je vis ici par procuration en écoutant Curtis Mayfield, le temps du Québec libre et de la chienlit. Avec Pompidou, c’était une autre paire de manche, pas la peine de s’astiquer le manche, il avait moins de couilles que le Général. 

Si je traverse la vie des présidents aux travers de leurs petites magouilles présidentielles et autres travers politiciennes, me pourléchant les babines et me léchant mon majeur après des travers de porc, je découvre surtout celle de Paul Brick que je vois évoluer dans sa petite vie, du gars boutonneux méprisant Ash Ra Tempel et Jetho Thull au quinquagénaire accompli mais pas forcément plus heureux. La faute à cette vie, cette putain de vie, WTF, qui a commencé par le rôti de Mme Rochas. Il faut bien un facteur déclencheur, source d’initiation autant physique que spirituel. Un rôti peut conditionner toute une vie, je te l’assure.